Dans une nouvelle lettre ouverte, le Rideau Vert affirme avoir « un appui massif des artistes et de son public » et réclame justice au Conseil des arts du Canada. Notre critique de théâtre décortique la polémique. Grand angle.

Luc Boulanger Luc Boulanger
La Presse

Rien ne va plus entre le Conseil des arts du Canada (CAC) et le Rideau Vert ! Une semaine après avoir lancé une pétition signée par 8000 personnes, dont plus de 300 personnalités du milieu artistique, le Théâtre du Rideau Vert (TRV) envoie une deuxième lettre ouverte, s’estimant toujours « victime d’une injustice ». La direction affirme que le TRV est le seul gros théâtre au Québec à ne pas bénéficier d’une subvention de base, comme c’est le cas pour Duceppe, le Théâtre du Nouveau Monde, le Quat’Sous, La Licorne ou le Trident.

Après la parution de la première lettre, le directeur du CAC, Simon Brault, a affirmé aux médias ne pas vouloir interférer dans les évaluations des comités d’experts : « Je suis le gardien de ce processus très rigoureux pour lequel bien d’autres avant moi se sont battus. Je comprends que le Rideau Vert soit déçu, mais je ne peux pas renverser un avis final d’un jury formé par des artistes. »

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Le directeur et chef de la direction du Conseil des arts du Canada, Simon Brault

Sa réponse n’a pas satisfait le Rideau Vert. « On n’est pas contre le principe du jugement par les pairs, explique sa direction. Toutefois, le système peut créer des incongruités. On demande donc au Conseil de questionner la procédure de réintégration pour qu’une compagnie au long parcours puisse de nouveau bénéficier d’une aide adéquate. »

Un rôle de fiduciaire

Dans une lettre envoyée à La Presse la semaine dernière, François Colbert, qui a été vice-président au CAC durant huit ans, estime au contraire que les jurys n’ont pas toujours le dernier mot. « Le directeur du Conseil des arts du Canada a affirmé que les jurys sont décisionnels et que la direction du Conseil ne peut pas aller contre ses décisions. J’aimerais faire remarquer que la Loi du CAC donne le pouvoir de décision au conseil d’administration », précise-t-il.

« C’est le conseil d’administration qui approuve les subventions sur recommandation des jurys, poursuit-il. Il ne peut abdiquer son rôle de fiduciaire de l’argent public. Durant mes huit ans au CAC, jamais le conseil n’a remis les recommandations en question. Il a cependant parfois demandé un complément d’information, et chaque fois, il a fait méticuleusement son devoir de fiduciaire », écrit aussi le titulaire de la Chaire de gestion des arts Carmelle et Rémi-Marcoux, de HEC Montréal.

Manifeste au temps du numérique

En mars 2017, lors du Sommet sur les arts à l’ère numérique, tenu à Montréal, Simon Brault a pris la parole pour résumer sa vision de l’avenir de la culture, et les bases de ses actions avec le CAC. « Pendant près de cinq décennies, nous avons grandement favorisé l’avancement des arts presque en vase clos », disait-il dans son discours en forme de manifeste. « Ce mea culpa n’est pas le constat de l’absence de résultats. La scène artistique est plus que jamais dynamique, diversifiée, vibrante. Mais le modèle de financement normatif et autoréférentiel du Conseil des arts n’est plus viable en 2017. La suite des choses à l’ère numérique exige collaboration et leadership partagé et, par-dessus tout, un anticonformisme à tous crins. »

Plus loin dans son manifeste, Simon Brault dit que le milieu culturel doit refuser « le confort de la conformité à des règles que nous avons nous-mêmes édictées ou adoptées en d’autres temps ». Le directeur fait aussi un parallèle entre le milieu de la culture et celui des médias. « Retenons de la dérive des médias la nécessité de ne pas s’enliser dans des modèles dépassés, de vouloir les reproduire par habitude ou de les maintenir par dogmatisme. »

Selon le directeur, il ne faut pas confondre création et innovation. « Ce n’est pas en améliorant la bougie qu’on a inventé l’ampoule électrique qui était à la fois une invention et une innovation », tranche-t-il.

De là à dire que le CAC voit le Rideau Vert, le plus ancien théâtre au pays fondé en 1948, comme une vieille bougie, il y a un pas que vous jugerez bon de franchir, ou pas.

Par contre, son refus de lui accorder une subvention de base illustre un manque de sensibilité, une manière de concevoir le théâtre loin du terrain et de ses artisans. À l’image des fonctionnaires à Québec et à Ottawa qui, il y a un mois, demandaient aux artistes de se « réinventer » en temps de pandémie… alors que ces derniers n’ont pas accès à leurs lieux ni à leurs outils de travail…

Attention à la politique !

Interrogé par France Inter sur le rôle que la culture peut jouer dans le « monde d’après » la COVID-19, l’acteur Philippe Torreton nous met en garde contre les technocrates : « Il faut faire attention à ne pas prêter à la culture une fonction pédagogique, politique, ou une mission particulière, avance le sociétaire de la Comédie-Française. Elle l’est de toute façon par essence. La culture interroge l’époque présente, future, mais aussi passée. Depuis toujours. Donnons les outils, permettons à la culture d’exister et la culture fera le travail, de toute façon. Une culture dirigée, des artistes un peu embrigadés, ce n’est jamais bon signe. »

PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE

Denise Filiatrault entourée des actrices Joëlle Lanctôt, Émilie Bibeau, Marie-France Lambert et Sophie Clément, lors du dévoilement de la saison 2018-2019 du Rideau Vert.

Dans sa nouvelle lettre, la direction du Rideau Vert s’interroge aussi sur le pouvoir des décideurs. « Comment est-il possible que le Rideau Vert soit appuyé par tous — d’abord par son public et par la communauté artistique, puis par les autres conseils des arts et le secteur privé — et que seul le CAC n’encourage pas la pérennité de cette institution ? »

« Dans le passé, une des raisons évoquées pour refuser nos demandes, explique la directrice générale Céline Marcotte, « c’est que nos choix artistiques ne sont pas assez clairs. Par contre, les membres du même comité estimaient aussi que notre programmation est conforme à notre mandat… C’est leur évaluation qui n’est pas claire ».