Andrée Laberge: réécrire l'Histoire

Andrée Laberge... (Photo: Rémi Lemée, Archives La Presse)

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Andrée Laberge

Photo: Rémi Lemée, Archives La Presse

Jade Bérubé
La Presse

Lauréate du prix du Gouverneur général 2006 pour La rivière du loup, l'auteure Andrée Laberge nous livre cette fois Le fin fond de l'histoire, un roman qui explore nos errances identitaires.

Le parcours d'Andrée Laberge est fascinant. Tout d'abord employée des services sociaux puis docteure en épidémiologie et chercheuse en santé publique, l'auteure a surpris le milieu littéraire il y a deux ans avec La rivière du loup, un roman d'une grande finesse formelle et d'une profondeur qui a bouleversé la critique et pour lequel elle a remporté le prix du Gouverneur général.

 

«Je n'avais jamais envisagé cette possibilité d'être une écrivaine, confie-t-elle humblement lorsqu'on l'interroge sur le sujet. Quelques jours plus tôt, j'étais une chercheuse en santé publique qui écrivait dans ses temps libres. Je suis devenue soudainement une auteure qui travaille à côté pour gagner sa vie.»

L'auteure avait pourtant tenté d'écrire au début de la vingtaine, mais l'exercice l'avait terrifiée. «Je n'avais pas à l'époque l'équilibre nécessaire, explique-t-elle. J'ai donc retardé le moment de l'écriture. Au début de la quarantaine, les circonstances m'ont semblé plus favorables. J'ai pris une semaine de congé pour écrire, puis un mois, puis plusieurs. Je prenais des congés sans solde et je tentais d'intégrer le tout.»

Aujourd'hui forte d'une reconnaissance indéniable, l'auteure se consacre uniquement à l'écriture. «Ce furent plusieurs réajustements. N'ayant plus à me bloquer des périodes pour écrire, je n'avais plus de démarcations nettes. Il était difficile aussi de concevoir que mes lectures ou mes réflexions pouvaient être perçues comme du travail.»

Après avoir traité des méandres du lien filial dans son précédent roman, Andrée Laberge s'est attardée cette fois au brouillage de nos lignées respectives. Favorisant de nouveau le roman choral, l'auteure donne un regard et une voix à quatre protagonistes qui peinent à cerner leur identité. «C'était, oui, une façon de traduire la crise identitaire qui secoue actuellement le Québec, affirme l'auteure. Si nous avions une identité claire, nous n'aurions pas de problèmes avec les autres, nous ne nous sentirions pas menacés. Or, derrière toute cette affaire, il y a aussi une grande méconnaissance de notre histoire.»

Flou historique

L'auteure a rapidement vu, dans ce chaînon historique manquant, une métaphore intéressante. «Je tenais à faire des liens entre les histoires individuelles de ces quatre personnages et notre histoire collective, explique-t-elle. J'ai donc dévoré tous les livres qui traitaient de notre histoire, l'histoire du Canada, l'histoire du Québec, celle de la ville de Québec, l'histoire écrite par les anglophones, par les francophones, l'histoire des autochtones. Il y a des faits que nous avons niés jusque dans les fêtes du 400e. Notre histoire des autochtones par exemple. Ou encore celle de Cove Fields, ce bidonville érigé en plein coeur de Québec dont je parle dans le roman, et qui a bel et bien existé il y a une soixantaine d'années!»

Au fil de ses lectures, l'auteure découvre également que les plaines d'Abraham cachent un grand lac souterrain interdit au public et que les actuels remparts ont été construits par les Britanniques après la conquête de Québec. «C'est troublant, soutient-elle. Les Britanniques ont construit ces remparts pour se défendre des Américains. Ils ont aussi été reconstruits sur un modèle moyenâgeux pour attirer les touristes. Eh bien, si j'ai appris ça à l'école, je ne me rappelle vraiment pas quand! C'est comme si la ville de Québec était en fait un décor, une façade. Le constat terrible, c'est qu'après avoir lu tout ça, j'ai encore de la difficulté à me faire une idée claire. L'Histoire sera toujours une interprétation. Certains faits sont volontairement écartés ou déformés. Et j'ai l'impression qu'au Québec, nous ne savons pas encore quelle interprétation retenir.»

Errent alors, sous la plume de Laberge, une jeune Écossaise aux traits étrangement amérindiens, un infirmier orphelin dont la compassion semble le garde-fou, une vieille à la dignité perdue et un sans-abri sans racines qui n'a pour toute mémoire que le Cantique des cantiques. Tous se croiseront devant les grilles du Sommet des Amériques. «Il était important pour moi que le passé et le présent s'entremêlent, indique Laberge. C'est pourquoi mes personnages se frappent au Sommet des Amériques, un autre événement qu'on a rapidement caché rapidement sous le tapis.»

Chez Laberge, la crise identitaire n'est pourtant pas que politique. «Notre crise est aussi une crise des valeurs, soutient-elle. Je suis personnellement touchée par les personnes âgées qui ont basé toute leur vie sur des valeurs que nous avons balayées du revers de la main. Ça doit être terrible, à la fin de sa vie, de ne plus avoir aucun repère. Nous avons eu l'illusion de croire que nous pouvions faire table rase des traditions, du folklore, sans penser que nous étions le produit de ces mêmes traditions...»

Le fin fond de l'histoire

André Laberge

XYZ, 265 pages, 25$

 




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