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Fanie Demeule: l'enfer est roux

Avec son nouveau roman Roux clair naturel, l'écrivaine... (PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE)

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Avec son nouveau roman Roux clair naturel, l'écrivaine Fanie Demeule plonge le lecteur dans l'obsession d'une narratrice qui tente à tout prix de cacher le fait que le roux n'est pas sa couleur de cheveux naturelle.

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Comment un mensonge capillaire peut-il devenir un piège d'une souffrance inouïe pour une fille qui persiste à protéger son identité de fausse rousse envers et contre tous? Avec Roux clair naturel, qui arrive après Déterrer les os, son premier livre très remarqué en 2016 sur les troubles alimentaires, Fanie Demeule a composé un diptyque efficace sur l'obsession.

Pour les besoins de la photo, Fanie Demeule étale sa longue crinière rousse, qui lui arrive au milieu du dos. Rousse, c'est une couleur. C'est aussi un fantasme - Fifi Brindacier, Anne de la Maison aux pignons verts, ces sorcières qu'on brûlait... «Un fantasme très genré», note-t-elle, puisque les rousses sont beaucoup plus associées au sex-appeal que les roux, c'est bien connu. D'ailleurs, elle termine présentement un doctorat à l'Université du Québec à Montréal sur les guerrières dans la culture populaire, parmi lesquelles on trouve souvent... des rousses.

Mais, pour Fanie Demeule, c'est bien plus que cela; c'est une identité qui a été si importante dans sa vie qu'elle l'a plongée dans un grand tourment, heureusement déjoué par l'écriture. Elle-même a découvert sa dépendance à sa couleur rousse en se teignant un jour en brune. «Ç'a été catastrophique. Et extrêmement souffrant, je suis gênée de le dire.» 

«J'ai vécu ça comme une rupture identitaire, je ne me reconnaissais plus. Et j'ai vu alors la rousseur comme une drogue, tentaculaire.»

Nous apprenons avec étonnement que Roux clair naturel, qu'elle méditait avant même d'écrire Déterrer les os, a été beaucoup plus difficile à écrire et qu'elle a réellement caché des années à son amoureux sa vraie couleur de cheveux (blond vénitien), développant mille et une ruses pour que son secret ne soit pas dévoilé. Ce qui nous étonne, en fait, est que Déterrer les os abordait son expérience de l'anorexie. Comment un petit mensonge capillaire pouvait-il être plus douloureux à écrire?

«Parce que le sujet semblait en apparence tellement vain et superficiel, c'est exactement pour ça que j'avais envie d'en traiter, explique-t-elle. Comment ça m'a autant affectée, comment j'ai pu me rendre jusque-là. Il y avait quelque chose de honteux à parler de ça, et c'était honteux que ce soit plus difficile que l'anorexie. J'ai l'impression qu'on parle plus de l'anorexie, qu'on a de l'empathie pour les personnes qui en souffrent, même s'il y a beaucoup de travail à faire encore. Pour Roux clair naturel, je m'interrogeais sur pourquoi on a besoin de se raconter des mensonges, qu'est-ce que ça nous dit sur la dynamique relationnelle et, de manière plus large, sur la croyance. Le besoin de croire en quelque chose qui peut nous aider à vivre.»

Le mensonge et la honte

Dans Roux clair naturel, Fanie Demeule réussit avec brio à nous plonger dans l'obsession de sa narratrice, en créant un véritable suspense. Pendant combien de temps va-t-elle cacher ses bouteilles de teinture à son chum? Ses photos d'enfance qui la trahissent? À écarter les amis qui ne sont pas de mèche? Ne se rend-elle pas compte qu'elle en devient malade?

Roux clair naturel, de Fanie Demeule... (IMAGE FOURNIE PAR HAMAC) - image 2.0

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Roux clair naturel, de Fanie Demeule

IMAGE FOURNIE PAR HAMAC

Elle cite en exergue Ataraxie de Karoline Georges, une influence importante. Nous croisons aussi le roman L'adversaire d'Emmanuel Carrère, qui avait écrit sur l'affaire Jean-Claude Romand, cet homme qui a assassiné toute sa famille pour ne pas avoir à dire qu'il n'était pas ce qu'il disait être. Les vrais thèmes de Roux clair naturel sont le mensonge et la honte. Comme Jean-Claude Romand, la narratrice est prête à aller très loin pour protéger sa fiction, de la même manière que sa grand-mère a réussi à cacher toute sa vie à son mari qu'elle portait un dentier...

«Ce qui est confondant, c'est que tu finis par te convaincre. Au moment où tu commences à croire tes mensonges, comme Romand, il y a quelque chose de très spécial qui se passe.»

«C'est quasiment un phénomène de dépersonnalisation, tu y crois comme d'autres personnes croient à leur religion. Et le mensonge, c'est très mal vu, c'est tabou et, quand tu le révèles, tu es associé au mensonge. C'est pour ça que j'avais peur de publier ce livre. Je suis tout à fait prête à être associée aux troubles alimentaires. Mais être classée comme menteuse...»

Fiction de survie

La narratrice de Roux clair naturel n'est pas que victime de son obsession, elle devient prédatrice à sa façon envers son amoureux, qu'elle veut aussi enfermer dans sa fiction. C'est une question de survie, au fond. «Elle a toujours été un peu comme la princesse rousse de son chum, explique Fanie Demeule. On sent qu'elle est idéalisée par ce chum-là, qu'elle idéalise sa propre personne et la relation qu'elle vit, mais cette dynamique-là se renverse, quand elle sent qu'elle risque de perdre son propre rôle dans cette vision du couple. Au moment où elle sent que son image est en train de s'effriter, elle devient un peu manipulatrice. J'ai joué avec l'imaginaire de la femme fatale, qu'on a souvent imaginée rousse, avec un agenda noir et secret. Elle est un peu marionnettiste, elle a une forme d'agentivité. Elle va tout faire pour faire perdurer la fiction qu'elle s'est donnée.»

Et plus on avance dans la lecture, plus on entre dans une très inquiétante étrangeté, qui nous happe. On finit par croire nous aussi que ça va mal finir, cette histoire là, pourtant partie d'une couleur de cheveux. C'est voulu. Fanie Demeule pense que c'est le «crescendo» qui fait le suspense. «L'idée est toujours d'avoir une sorte de tension vers l'avant. Je voulais voir comment je pouvais pousser ça à son extrême et faire embarquer un lecteur qui n'aurait pas pensé pouvoir entrer d'emblée dans ce sujet. C'est un peu comme ça que je l'ai vécu, et c'est ce que j'ai voulu recréer.» 

«Des fois, la chose la plus anxiogène part d'une chose qu'on n'aurait jamais cru anxiogène. Et ça peut prendre des proportions énormes.»

«D'avoir pu raconter l'anxiété sur l'anorexie dans Déterrer les os permet à ma narratrice, et à moi comme auteure, de la transposer dans un autre sujet. Au fond, le premier texte vient éclairer le second, car on comprend mieux le mécanisme d'enfermement et comment elle plonge dans une situation insupportable», ajoute Fanie Demeule.

On peut tout à fait lire Roux clair naturel sans avoir lu Déterrer les os, mais les deux livres vont ensemble pour Fanie Demeule, qui annonce vouloir s'éloigner de l'autofiction pour d'autres projets, de science-fiction par exemple, ou ce recueil qu'elle codirige sur les «stalkeuses». Ça aussi, ça relève de l'obsession... «Mes inconforts, résume-t-elle, je m'en sers comme territoire, une mine à explorer pour ma création. Je n'ai pas de problème à écrire sur des sujets qui me mettent hors de moi.» C'est peut-être même ça, le but.

Nous remercions Josiane Boulet du salon Har pour la séance photo.

Roux clair naturel. Fanie Demeule. Hamac, 151 pages.




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