Une femme blanche amoureuse d'un homme noir. Est-ce encore une matière à roman pertinente? Oui, selon Marie Darrieussecq, qui vient de recevoir pour Il faut beaucoup aimer les hommes le prix Médicis, qu'elle a dédié à la ministre Christiane Taubira, victime d'insultes racistes en France. Excursion dans la jungle des stéréotypes.

Chantal Guy LA PRESSE

Le titre du dernier roman de Marie Darrieussecq provient de Marguerite Duras, qui a écrit: «Il faut beaucoup aimer les hommes. Beaucoup, beaucoup. Beaucoup les aimer pour les aimer. Sans cela, ce n'est pas possible, on ne peut pas les supporter».

Une citation que Marie Darrieussecq adore. «J'aime cette phrase, elle est drôle. Et elle s'applique autant aux femmes. J'aime bien aussi cette idée qu'il faut beaucoup aimer les humains», dit l'auteure, rencontrée la semaine dernière lors du Salon du livre.

Oui, par les temps qui courent en France (et au Québec), il faut beaucoup aimer son prochain pour ne pas perdre espoir, malgré les dérapages racistes sur fond de crise économique. Le dernier scandale dans l'Hexagone: des enfants qui ont dit à la ministre Christiane Taubira, lors d'une manif: «La guenon, mange ta banane!» Parce qu'elle est noire. Le genre d'injures qu'un ministre blanc n'entendra jamais.

«La France est coupée en deux, et ça fait longtemps, entre les gens qui sont racistes et les autres qui les regardent avec effarement, constate Marie Darrieussecq. Il y a toute une France qui est peu éduquée, prise dans une violente crise économique, pleine de ressentiment, et qui vote Le Pen. Ça s'exprime depuis quelque temps par des insultes racistes proférées dans les places publiques. Nous sommes tous sidérés. Je sais que le racisme existe toujours, mais pour moi, ce genre d'insultes, ce sont des réflexes qui datent de mes grands-parents...»

L'écrivaine sait de quoi elle parle, car elle a eu dans sa propre famille des commerçants et des fonctionnaires dans les colonies françaises qui ont dû rentrer au pays après les guerres d'indépendance. Des gens amers qui, de retour chez eux, se sont tournés vers l'extrême droite. Marie Darrieussecq, elle, s'est tournée vers l'Afrique - ou plutôt, les Afriques, précise-t-elle - dont elle a visité plusieurs pays, pour les besoins de la littérature, mais aussi pour comprendre.

Dominants dominés

Marie Darrieussecq ressemble à Solange, son alter ego, qu'on a connue dans Clèves, roman initiatique sur l'adolescence, et qu'on retrouve dans Il faut beaucoup aimer les hommes, maintenant devenue actrice à Los Angeles. Dans ce roman, Solange est frappée de plein fouet par le coup de foudre pour Kouhouesso, un acteur noir qui veut devenir cinéaste et adapter le célèbre roman Au coeur des ténèbres de Joseph Conrad, sur les horreurs de la colonisation au Congo.

La catastrophe, ce n'est pas qu'elle est follement amoureuse d'un homme noir; la catastrophe, c'est cette passion dévorante qui la fait littéralement disparaître, dans une attente sans fin pour un homme obsédé par son projet de film. Solange ne veut pas voir ce choc Noir/Blanche, mais Kouhouesso, plus politique que romantique, le lui rappelle tout le temps.

En vérité, Solange ne saura jamais vraiment ce qu'est «être noir», c'est plutôt elle qui se découvre blanche, tout en devant accepter que, dans cette relation, ils sont tous deux les héritiers d'un passé colonial et raciste, avec ce que cela apporte inévitablement de clichés. Mais les clichés, c'est le boulot de l'écrivaine, dit Marie Darrieussecq, qui souligne ne pas avoir écrit son premier roman, Truismes, pour rien.

«Elle ne savait pas, avant, qu'elle était blanche, explique Marie Darrieussecq. Je tiens beaucoup à ça. C'est une histoire de contact de peaux. Elle apprend qu'elle ne peut échapper à cet héritage, que ça laisse des traces. Ils viennent d'une histoire de violence et de domination. Le racisme a été inventé par les Blancs pour justifier la colonisation et l'esclavage, c'est un outil idéologique pour exploiter l'autre. C'est pour ça qu'on ne peut pas parler de racisme anti-blanc. Il y a un discours de la droite en ce moment qui dit que, nous aussi, nous sommes des victimes. Pas du tout. Il y a des réactions de colère de la part de ceux qui sont insultés quotidiennement. Le philosophe Frantz Fanon a bien expliqué que le racisme fonctionne comme une machine. On isole un élément d'une culture - ça peut être le voile, l'halal, la couleur de peau - pour dire que c'est mal, ridicule ou inférieur, pour pouvoir discréditer toute une culture.»

Mais dans la relation amoureuse, qui dit domination dit aussi rapport homme-femme. Là-dessus non plus, Solange ne peut éviter les clichés et on se demande alors de quel côté est vraiment le pouvoir. «Tous les deux, il s'y connaissent, en fait de domination. Comme homme, il reste du côté des dominants. Parfois, je m'amuse à lire les nouvelles, en me demandant ce qui vaut le plus cher entre un homme noir et une femme blanche. Ça reste l'homme noir. L'exemple type, et caricatural, c'est Barack Obama élu plutôt qu'Hillary Clinton. Ça fonctionne tout le temps.»

Bref, Solange, comme le personnage de Conrad, s'enfoncera dans cet amour comme dans une forêt pleine de pièges et de périls, pour aller au coeur d'elle-même.

Extrait Il faut beaucoup aimer les hommes

«Il était brun cuivre, chocolat, le creux du cou presque noir, l'intérieur des mains presque rouge, la plante des pieds orange; et elle était beige pâle, bleutée aux poignets, rose pâle aux seins, brun mauve aux aréoles, un hématome un peu vert au sternum. Elle était blanche et elle ne le savait pas.»