Faut-il parler d'abord du gros livre, La nuit d'Ostende, une saga captivante qui nous amène à partager pendant des heures et des heures la vie mouvementée de trois générations de femmes? Ou bien s'arrêter à celle qui l'a écrit, une petite dame vive, pétillante dont le discours associe humour et finesse? Il s'agit de Paule Noyart.

Mis à jour le 20 mai 2011
Anne-Marie Voisard, collaboration spéciale LA PRESSE

Pas besoin de choisir, car entre l'auteure et ses personnages, les points communs sont nombreux. Mais attention! Nous sommes loin ici de l'autofiction. Paule Noyart, une Belge d'origine qui a adopté le Québec il y a plus de 30 ans, situe l'action dans son pays natal. L'essentiel se déroule sur fond de guerre, celle de 1939-45. Jeune enfant à l'époque, elle n'en garde pas moins des souvenirs. Cette phrase indignée dans la bouche de sa grand-mère, par exemple: «Les ennemis violent les femmes.» Elle comprenait: «volent».

De mère en fille

Les émotions, les sentiments qui traversent les histoires de chacun sont bien réels. Certains traits de leur caractère aussi. Delphine, la femme forte du roman, sur qui on peut compter pour dénouer les impasses, tient de la mère de Paule Noyart. Elle lui a même donné son prénom. Et quand elle regarde cette belle élégante à chapeau qui figure à l'avant-plan sur la page couverture du bouquin, elle dit, avec un sourire ému: «Elle lui ressemble.»

La photo, prise à Ostende, remonte au début du siècle dernier. C'est là que Delphine fut conçue, une nuit de 1912, lieu de départ des péripéties. Nous ferons connaissance avec ses parents, Alma, pour qui le pensionnat est nécessaire à une bonne éducation, et Armand, futur résistant. Mais surtout avec Irène, soeur d'Armand, par qui le scandale arrive dans cette famille de la bourgeoisie. «Irène, ce serait moi!»

Sûrement qu'elle exagère. Encore que pour les voyages, elles ne sont pas du tout étrangères.

Arrivée à Québec avec son mari qui travaillait à la Francofête, Paule Noyart est tombée en amour avec le pays. Sa formation de comédienne l'a conduite au théâtre du Trident qu'elle a laissé pour un tour du monde, sac au dos. Au retour, elle s'arrête à Montréal et entre chez Sogides où elle devient directrice de production. Ses premiers livres datent de là. Mais il y avait longtemps qu'elle écrivait. «Des poésies. Je ne les aimais pas. Je les jetais.»

N'osant encore mettre son nom sur une oeuvre, elle a traduit pour commencer Ours (Bear) de Marian Engel. Et l'a si bien fait que 36 autres traductions ont suivi (oui, trente-six), dont Histoire universelle de la chasteté et du célibat d'Elizabeth Abbott et Le miel d'Arrar de Camilla Gibb, qui lui ont valu deux fois le Prix du gouverneur général. En parallèle, elle a peu à peu laissé parler son imaginaire et signé, en 1991, La Chinoise blonde. S'est ajouté notamment La danse d'Issam, un roman sur la guerre au Liban pour lequel elle est allée sur place constater les dégâts. «Les bombes sautaient encore.»

L'histoire, grande et petite

La guerre, Paule Noyart l'admet volontiers, est un thème récurrent chez elle. À preuve La nuit d'Ostende qui est, à ce jour, son ouvrage le plus ambitieux, et de loin. Il compte 640 pages grand format, ce qui n'est pas sans rappeler, à cause aussi du sujet, Les bienveillantes de Jonathan Littell, qu'elle a lu deux fois et qualifie de document extraordinaire. La comparaison l'étonne, mais la flatte («Je suis submergée»). Il est vrai que, dans son livre, figurent quelques bons Allemands, mais on croise aussi Kurt, un inconditionnel d'Hitler. Puis il y a cette bataille des Ardennes, pendant laquelle Delphine déploie les ressources de son courage.

Lire Paule Noyart est un plaisir. Les phrases et les idées s'enchaînent. Les rebondissements sont constants dans le quotidien des personnages, à commencer par les protagonistes, Delphine, Irène, Odile. Cette dernière est encore une fillette. À travers son journal, elle communique sa vision du monde, avec un sens aigu de l'observation. C'est donc une tranche de la grande et petite histoire qui nous est ainsi retransmise.

Paule Noyart habite aujourd'hui Bromont. C'est là qu'elle écrit, bien qu'elle puisse le faire n'importe où, dit-elle. Et pas question d'arrêter puisque, déjà, elle annonce une suite à La nuit d'Ostende.