En 2018, que représente le territoire pour de jeunes auteurs? Nous avons réuni trois écrivains, Amélie Hébert, Laurent Lussier et Noémie Pomerleau-Cloutier, dont la première publication aborde cette question sous différents angles. Le territoire n'est plus qu'affaire politique ou géographique, voire mythique, il a merveilleusement éclaté dans notre imaginaire littéraire. Conversation sans frontières.

Mario Cloutier LA PRESSE

À vous lire, on peut dire que l'environnement vous préoccupe?

Laurent Lussier: Il y a un certain nombre d'impératifs moraux qui ont été internalisés chez les jeunes concernant l'environnement, mais peut-être pas le sentiment de vivre en relation avec l'ensemble des êtres vivants sur la planète et de la crise écologique comme telle. J'aurais de la difficulté à faire quelque chose qui n'est pas habité par l'inquiétude environnementale. Le sentiment de la catastrophe environnementale devrait habiter davantage notre littérature.

Amélie Hébert: Il y a quand même un message écologique sous-jacent dans ton livre. Dans le mien aussi.

Ton roman se passe quelque part en forêt où la nature est spoliée.

Laurent Lussier: Sur la question territoire versus nature, ça se passe dans une nature sans territoire, dans une espèce de non-lieu. Si j'avais à pointer sur une carte où cela se passe, je dirais proche de Saint-Jérôme, entre urbanité et lieu de vacances. 

Amélie Hébert: Moi, je voyais plutôt les Cantons-de-l'Est.

Laurent Lussier: Ça pourrait être là aussi. Le narrateur qui est en vacances dit que n'importe quel boisé vaut une scène touristique. L'architecte français Gilles Clément a produit le concept de tiers paysage, celui qui est généré par notre action sur le territoire, les lieux où une nature sauvage se remanifeste. Pour un livre inquiet et qui parle de confusion morale, c'était intéressant de le situer dans cet espace-là.

Amélie, tu es dans un entre-deux aussi?

Amélie Hébert: Je le vois comme un parcours, mon recueil. Le point de départ de mon livre, c'est la banlieue. Ensuite, on essaie de s'en sortir en allant explorer, en Europe. Après, on s'installe en ville. Mais y est-on complètement heureux, réussit-on à habiter ce territoire-là, à vraiment le vivre? Le recueil finit dans Charlevoix. Il n'y a pas d'endroit où la narratrice vit un parfait équilibre.

Noémie Pomerleau-Cloutier: Moi, j'ai vécu mon enfance dans la vallée de la Matapédia. J'ai été élevée par des parents qui faisaient un retour à la terre. Ma mère est fille d'agriculteurs beaucerons et mon père, d'Hochelaga-Maisonneuve, là où j'habite maintenant. Je suis un pur produit des régions. 

Pour les écrivains plus âgés, le territoire, c'est beaucoup le pays qui ne s'est pas réalisé, devenu mythique. On ne sent pas ça dans vos livres.

Noémie Pomerleau-Cloutier: Le recueil traite de la mort de mon père qui travaillait pour les Innus de Pessamit. Le territoire nord-côtier, pour moi, c'est clair, il ne nous appartient pas. La Côte-Nord blanche est tellement neuve. Baie-Comeau a 80 ans cette année. C'est un bébé ville.

Est-ce que la «question nationale» est morte?

Amélie Hébert: Ça se déplace, je crois.

Laurent Lussier: La question nationale est un sable mouvant littéraire. C'est tellement gluant comme question que c'en est presque le fun. J'aimerais y toucher, mais c'est sûr qu'on ne veut pas refaire Menaud, maître draveur. Il y a d'autres choses à construire à côté, qu'on peut nommer autrement ou de faire ressortir d'autres possibles. En tenant compte d'un certain nombre de pelures de bananes nationales.

Noémie Pomerleau-Cloutier: Elle a été exploitée à fond la caisse. Ça ne me serait pas venu à l'idée de faire un livre sur la question nationale. Post-Gaston Miron, je ne sais pas qui va essayer ça. 

Amélie Hébert: En poésie, je ne saurais pas comment faire. Personnellement, je ne l'aborde pas beaucoup, mais il y a une certaine célébration du territoire pas nécessairement le plus chic. C'est rare qu'on entende parler de la banlieue comme quelque chose de positif. C'est toujours relégué aux clichés de banlieue-dortoir. Je voulais faire de la banlieue un espace où il est possible de se construire, où on rêve.

Quand on commence à écrire, est-ce qu'on est tenté de s'ancrer quelque part?

Laurent Lussier: Je ne suis pas capable de partir du proche pour aller vers le loin. Mon livre parle de la culture pour se rapprocher tranquillement de moi. J'avais de la difficulté à mettre des noms propres, à nommer des lieux.

Noémie Pomerleau-Cloutier: Au début, j'avais écrit des poèmes assez contemplatifs sur la Côte-Nord. Dans l'écriture, le passé s'est ensuite imposé et je suis allée vers la botanique. La Côte-Nord, c'est un territoire que j'ai détesté comme adolescente. J'ai vécu ensuite en Afrique et au Japon et quand je suis revenue, je me suis dit que chez nous, c'est vraiment impressionnant comme territoire. 

La Côte-Nord est nommée au début, mais ça pourrait se passer ailleurs aussi?

Noémie Pomerleau-Cloutier: Ça prend le fleuve. Tu ne peux jamais arracher le fleuve à un Nord-Côtier. Quand je veux me faire plaisir, je vais à Verdun pour voir le fleuve.

C'est quoi la psychogéographie, Laurent, dont on parle à la fin de ton livre?

Laurent Lussier: Ça fait le lien avec tout ce dont on parle. Ça vient des années 50 à Londres. C'est un programme de marche poétique, spontanée ou programmée. C'est la pratique de la marche pour générer du territoire. On partait de la possibilité de développer une appartenance à la région métropolitaine en marchant. La véritable logique géographique de Montréal englobe aussi Saint-Eustache. On est tous un peu pognés ensemble.

Il y a le territoire géographique, mais il y a aussi celui de l'intime que vous liez à votre écriture.

Noémie Pomerleau-Cloutier: Brasser le varech [le titre de son recueil], c'est un peu brasser la marde. Le passé est vraiment remonté à la surface dans mon livre. 

Amélie Hébert: Mon sujet de recherche était l'intimisme chez Marie Uguay et Geneviève Desrosiers. Cela a migré, mais je m'intéresse à l'image du seuil. Chez elles, le poème est toujours un peu en plan, sur le seuil, sans prendre part à son environnement.

Noémie Pomerleau-Cloutier: C'est super intéressant. J'ai fait la même chose en utilisant des ouvrages de botanique. C'est comme ça que mon père communiquait avec nous. Les livres de botanique anciens sont écrits de façon poétique. 

On peut vivre bien partout, même en banlieue, mais ce n'est pas un non-lieu comme territoire?

Amélie Hébert: Je pense que c'est un territoire en attente de devenir. Les grandes surfaces, c'est l'endroit où tout est possible. 

Laurent Lussier: Dans la notion de territoire, il y a l'idée de tracer des limites et d'habiter, puis de nommer. En banlieue, les limites sont floues, à part celles de la propriété individuelle. Ce n'est pas habité collectivement, mais individuellement. Quand tu la traverses rapidement, c'est d'une homogénéité ahurissante. Mais quand tu la regardes dans le détail, il y a plein de formes de vie. 

Amélie Hébert

- Originaire de la banlieue

- Poète et enseignante en français langue seconde

- Premier recueil: Les grandes surfaces, Le lézard amoureux, 70 pages

Noémie Pomerleau-Cloutier

- Originaire de la Côte-Nord

- Poète et formatrice en alphabétisation

- Premier recueil: Brasser le varech, La Peuplade, 98 pages

Laurent Lussier

- Originaire de Montréal

- Romancier et fonctionnaire municipal

- Premier roman: Un mal terrible se prépare, La Mèche, 231 pages

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À lire: Les territoires imaginaires. Lieu et mythe dans la littérature québécoise, sous la direction de Vanessa Courville, Georges Desmeules et Christine Lahaie, Lévesque éditeur