«Si la langue est ce que nous sommes, le dictionnaire est notre biographie.»

Mis à jour le 5 oct. 2012
Daniel Lemay LA PRESSE

Alberto Manguel, grand lecteur avant d'être auteur, est un amant des mots et des livres. Et parmi ceux-ci, l'auteur de La bibliothèque, la nuit (Leméac - Actes Sud, 2006) a toujours eu un faible pour les dictionnaires, ces «objets magiques au pouvoir mystérieux» dont il a parlé de lumineuse façon hier, en ouverture de la 4e Journée québécoise des dictionnaires. Ce colloque international, organisé par Monique C. Cormier, directrice du département de linguistique et de traduction de l'Université de Montréal, portait sur «La mutation des dictionnaires» du papier au numérique.

En soulignant qu'«il ne faut pas trop s'attarder à la technologie d'aujourd'hui», mais rester conscients de «nos responsabilités envers n'importe quelle technologie», Alberto Manguel a rappelé que, des rouleaux anciens aux supports numériques en passant par les volumineuses encyclopédies des XVIIIe et XIXe siècles, les dictionnaires ont toujours été comme «la clé d'une caverne enchantée» où sont consignées à peu près toutes les choses connues dans une langue donnée.

«La langue est plus qu'un moyen de communiquer avec les autres», a dit Alberto Manguel, qui a livré sa communication en français, langue qu'il a apprise au lycée en Argentine où il avait parlé allemand avec sa nourrice (ses parents étaient autrichiens) et espagnol dans la rue. «La langue nous définit dans notre éthique et notre esthétique, détermine nos modes de pensée, suscite même des pensées spécifiques.» Ainsi, il soulignera que le parler acadien permet, dans une expression comme «j'avions» par exemple, de «ne pas faire de choix entre la première personne du singulier et du pluriel».

Une «expérience»

À l'instar de bien des Québécois nés vers le milieu du siècle dernier, Alberto Manguel a grandi avec Le Petit Larousse illustré - «avec, au milieu, les pages roses d'expressions étrangères qui séparaient les noms communs des noms propres» -, ouvrage qui a mené le futur co-auteur du Dictionnaire des lieux imaginaires dans bien des voyages par la pensée dans des lieux par ailleurs bien réels. Or, rappelle-t-il, «l'expérience» de consulter un dictionnaire ou une encyclopédie papier, où un voisin alphabétique du mot cherché peut nous entraîner dans des ailleurs inconnus, constitue une expérience très différente que de consulter le même ouvrage en version numérique, où l'entrée encyclopédique «prend le même espace qu'un haïku».

En papier ou numérisés, les dictionnaires restent pour Alberto Manguel «des amis fidèles». «Sur le chemin de la tombe, nous sommes condamnés à la perte - de la jouissance, des amis, de la mémoire - et les dictionnaires nous protègent de l'oubli.»

Dans ce colloque où ont aussi été abordées des questions plus pratiques telles l'influence du numérique sur la pratique lexicographique et les modèles commerciaux, Jean-Yves Mollier, spécialiste renommé des pratiques culturelles, a pour sa part expliqué comment les projets utopistes de Diderot et Larousse avaient influencé les concepteurs de Wikipedia et d'autres encyclopédies sur l'internet.

«Dans le projet universaliste et égalitaire de WIKI - qui veut dire rapide -, tout le monde, tout citoyen-lecteur, appartient à la république des lettres», a noté M. Mollier, qui vient de publier avec Bruno Dubot chez Fayard une Histoire de la librairie Larousse 1852-2010. «Un projet comme Gutenberg, qui vise à rendre disponibles sur l'internet tous les livres libres de droits, s'élabore à partir du postulat que chacun a droit à la même connaissance que les grands.»

De la même façon, les encyclopédistes des siècles passés voulaient «supprimer les clivages» en visant pour leurs ouvrages la plus vaste diffusion, qui en «tronçonnant» son encyclopédie pour la vendre en «livraisons» (fascicules), qui en offrant à crédit son dictionnaire universel aux gagne-petit. Contrairement à Wikipédia, Pierre Larousse a toujours eu le dernier mot dans la facture de ses dictionnaires, mais le célèbre lexicographe n'en voulait pas moins aider à se libérer «le lecteur qui s'appelle tout le monde».