La géographie intellectuelle du Québec est en pleine redéfinition. Alors que le monde littéraire prend une pause estivale, notre collaborateur Jérémie McEwen vous présente des essayistes qui pensent le Québec de demain. Aujourd’hui, Mathieu Bock-Côté, essayiste et chroniqueur.

Jérémie McEwen Collaboration spéciale

On aurait tort de ne pas le lire. Il est peut-être le penseur québécois le plus important de notre époque, tant du point de vue de son influence et de son érudition que du nombre imposant de ses lecteurs.

Mathieu Bock-Côté est un essayiste incontournable, et je me pose parfois la question à savoir si c’est sa pensée qui a enfanté le Québec dominant d’aujourd’hui.

Je l’ai rencontré dans un séminaire de philosophie à l’Université de Montréal il y a 20 ans. Le cours se donnait en soirée ; dans mon souvenir, c’est dans un sous-sol avec des néons défaillants, alors que le prof aimait étirer ses séances parfois jusqu’à une demi-heure après la fin prévue à 22 h. « Give peace a chance ! », aimait railler mon camarade Samuel à la sortie, exténué. Mais à la pause, plutôt que de souffler un peu vers 21 h 20, Bock-Côté allait plutôt jaser avec ce prof qui nous entretenait sur la pensée conservatrice en pleine nuit, et le maître demandait à l’élève, tout sourire : « Qu’est-ce que tu lis de bon ces temps-ci ? » Joint au téléphone, Bock-Côté s’exclame : « Jean Roy ! Oui, on va manger ensemble bientôt ! »

Notre conversation fut brève, parce qu’il préférait répondre à mes questions de fond par écrit, pour arriver à davantage de précision, mais aussi, justement, parce qu’il était en vacances, et qu’il s’était promis de ne pas travailler le jour. Il me répond, longuement, à minuit, et je me dis la chose suivante : la pensée de cet homme ne se repose pas.

L’urgence est partout, jusque dans les remerciements de son plus récent livre, La révolution racialiste et autres virus idéologiques, qui attribuent d’abord son écriture à un tressaillement existentiel : l’inquiétude.

La révolution racialiste et autres virus idéologiques

La révolution racialiste et autres virus idéologiques

Presses de la Cité

240 pages

Il y a quelques années, l’humoriste Guillaume Wagner m’invitait à son balado et me demandait : « Qui sont les penseurs de droite, au Québec, à part MBC ? » J’ai patiné, nommé cette connaissance qui travaille aujourd’hui au gouvernement, mais qui n’a pratiquement rien écrit. J’ai donc posé la question au principal intéressé, Bock-Côté lui-même. Qui faut-il lire à droite, au Québec, selon lui, qui a publié dans les cinq dernières années ? Dans son livre devenu quelque chose comme son magnum opus, L’empire du politiquement correct, que tout le monde devrait lire urgemment, les références aux penseurs conservateurs européens pullulent.

L’empire du politiquement correct

L’empire du politiquement correct

Éditions du Cerf

304 pages

Au Québec, après avoir patiné un peu pour dire qu’il lisait à gauche comme à droite et qu’il ne pensait pas dans ces catégories, il me cite un livre inclassable de 2016, Voir le monde avec un chapeau de Carl Bergeron, qui recèle cette idée, telle que décrite par Bock-Côté lui-même dans une chronique à l’époque : « La culture québécoise ne parvient pas à répondre aux besoins de l’âme. » Il me nomme aussi une biographie de Lionel Groulx et même un film, le documentaire Nation de Carl Leblanc, tiens donc, mais dans tous les cas, pas de livre proprement philosophique, sociologique ou anthropologique. Ça donne cette impression tenace : MBC pense seul dans son pays, le champ est à lui, et c’est une raison de son succès.

Sa thèse centrale est bien connue : ce qu’il nomme le régime diversitaire, né en grande partie dans les radical sixties aux États-Unis, saperait le socle commun de l’identité nationale. Ce régime, auquel la France résisterait, est justement ce qui fait débat au Québec, comme toujours au carrefour des deux imaginaires.

Quand cette mouvance woke se rigidifie, elle tombe effectivement dans le panneau de l’utopisme, contre lequel nous mettait justement en garde notre vieux prof Jean Roy les lundis soirs. Difficile de le contester. Cette utopie, c’est un peu comme si on rêvait de vivre dans la pub classique de Coca-Cola, I’d like to buy the world a Coke, où la diversité est chantée joyeusement sous les auspices de l’oncle Sam, alors que la rencontre des différences, justement, n’est pas une fête sucrée et gazeuse sans fin, c’est une négociation difficile et permanente. Tout de même, questionné sur ce qu’il aime de l’influence des États-Unis sur le Québec, MBC me cite le pragmatisme et l’absence relative de hiérarchies sociales rigides.

Contre le progressisme, qui verse quand il pèche par excès dans cette idée gangrénée de sens inhérent à l’histoire, il défend ce que le passé avait de bon. Nommément, par exemple, lire les classiques et faire preuve de politesse : difficile de ne pas être d’accord, quoiqu’il est moins facile pour certains de le suivre quand il parle de conservation de statues qui ne collent nettement plus à notre monde, ou de maintien strict d’idéaux occidentaux issus des Lumières (la laïcité, la nation). Le futur ne tient pas toutes les réponses, c’est vrai, mais chose curieuse, comme dans une bonne partie des entrevues de la présente série, nous nous sommes interrogés ensemble sur l’idée de progrès.

Pour MBC, oui, il y a des progrès, technologiques et médicaux, mais quand il est question de politique, c’est plus compliqué. En fait, il me décrit presque un cercle, ce qui n’est pas sans agrément pour l’esprit, en paraphrasant Chesterton qui disait que « tous les grands projets de l’avenir reposaient sur les idéaux inaccomplis et redécouverts enfouis dans le passé ». En lisant ça, j’avais un peu l’impression de finalement prendre plaisir à un séminaire qui ne finissait plus de finir, à 22 h 45, 20 ans plus tard.