Il a été journaliste économique, éditorialiste et chroniqueur jazz au journal Le Devoir. Serge Truffaut a quitté le journalisme, mais pas la musique : après s’être penché sur les figures du jazz, il publie Les nomades du blues, un recueil de textes sentis qui nous guide dans les recoins parfois très sombres de cette musique miroir de la société américaine.

Alexandre Vigneault
Alexandre Vigneault La Presse

Remonter aux sources du blues en faisant des parallèles avec l’évolution de la société américaine par rapport à la question raciale peut sembler costaud. Le projet de Serge Truffaut l’est, en effet. Il est toutefois allégé par un détail qui compte : ce recueil de portraits illustré par Christian Tiffet est écrit dans une langue décontractée. C’est un livre savant, qui veut rester accessible.

Son auteur, qui fut longtemps chroniqueur jazz au journal Le Devoir, acquiesce. « Je voulais éviter les exagérations intellectuelles qui sont courantes dans les magazines de jazz européens », explique-t-il, en évoquant des articles du genre « la rupture épistémologique dans l’œuvre de Thelonious Monk ». Ce genre d’exposé l’a toujours agacé.

Ce qui l’intéresse, c’est d’ancrer son propos dans le réel. Dans les conditions de vie des Noirs aux États-Unis, dans les trafics d’influence, les trajectoires migratoires et ce qui, dans l’histoire américaine, a donné naissance au blues, à ses mutations esthétiques et aux figures comme Robert Johnson, R. L. Burnside, Bessie Smith, Muddy Waters et plusieurs dizaines d’autres auxquelles son collaborateur et ami Christian Tiffet donne un visage.

Une histoire du racisme

Le fil conducteur de l’histoire racontée par Serge Truffaut, c’est la persistance du racisme systémique aux États-Unis. Le blues apparaît alors comme un témoin des souffrances d’une population opprimée, un exutoire et aussi l’expression d’une colère. L’auteur rappelle en effet que c’est dans la foulée de révoltes populaires à Harlem, Detroit, Los Angeles et Chicago dans les années 1940 que Jimmy Rogers, Hubert Sumlin, Elmore James et d’autres « se sont plogués ».

En le suivant dans les coulisses du blues, on découvre que certains autochtones possédaient des esclaves. En Oklahoma, notamment. Que c’est dans cet État, marqué il y a un siècle par un massacre que le président Joe Biden vient tout juste de nommer, le 1er juin dernier, « que s’est effectuée l’alchimie essentielle du blues ».

Serge Truffaut s’explique : « C’est en Oklahoma que les progressions d’accords country blues ont fusionné aux rythmes amérindiens », dit-il.

L’influence, rythmique surtout, des chants amérindiens sur le blues est équivalente à celles des rythmes africains, de la polka, de la valse et d’autres danses dans le développement du jazz à La Nouvelle-Orléans.

Serge Truffaut

Un regard personnel

Si l’histoire avec une majuscule occupe une place importante dans Les nomades du blues, elle est distillée dans les dizaines de portraits qui composent le livre. Il suffit de trois ou quatre pages à Serge Truffaut pour peindre une image évocatrice de R. L. Burnside et de son blues ouvrier ou de Robert Johnson qui, selon la légende, aurait vendu son âme au diable pour mieux jouer.

Ce n’est pas un hasard s’il a choisi de placer les pages consacrées à Johnson au début du livre. « C’est le musicien qui a eu le plus d’influence sur Muddy Waters, Willie Dixon et compagnie. Et aussi sur les jeunes Anglais. En particulier Keith Richards et Eric Clapton. J’aurais pu prendre Bessie Smith, c’est une grande artiste et une grande chanteuse, reconnaît l’auteur, mais elle n’a pas eu l’influence ample et profonde de Robert Johnson. »

L’intérêt du livre de Serge Truffaut, c’est qu’il se fait un point d’honneur d’aller au-delà des notices biographiques. L’auteur sait qu’on peut, en deux ou trois clics, trouver un résumé fiable du parcours de Junior Kimbrough ou de John Lee Hooker. Il aborde chaque artiste d’une manière personnelle — on sent dans ses textes qu’il a une connaissance intime de leurs chansons — et n’hésite pas à aller à contre-courant des interprétations convenues.

Bessie Smith n’était pas, selon lui, la femme accablée qu’on entend chanter St. Louis Blues. À ses yeux, c’était plutôt une battante. « On pourrait dire qu’elle fut en quelque sorte une Martin Luther King avant l’heure et en jupon, écrit-il. Sa lutte contre la ségrégation rythmée à l’enseigne du franc-parler [fait] davantage penser à Rosa Parks et à Eleanor Roosevelt qu’à une simple ou banale chanteuse. »

Ces prises de position, ce regard personnel et très souvent indigné, font partie des grandes qualités des Nomades du blues, qui n’hésite par ailleurs pas à glisser des figures moins connues parmi les légendes du genre. Serge Truffaut pousse l’enthousiasme jusqu’à suggérer des albums ou des pistes à écouter pour mieux cerner les sons et les personnalités des artistes présentés.

Les nomades du blues

Les nomades du blues

Éditions Somme Toute

112 pages