Est-ce le confinement qui fait ça ? Disons que les œuvres qui nous proposent des road trips et des grands espaces sont particulièrement séduisantes ces temps-ci. On pense au film Nomadland, de la réalisatrice Chloé Zhao, en lice pour plusieurs prix, qui jouit d’une belle popularité depuis sa sortie. Le nouveau livre de Serge Bouchard pourrait être classé dans la même catégorie : invitation à s’enfuir loin, à être complètement dépaysé et à découvrir un mode de vie bien loin du nôtre.

Nathalie Collard
Nathalie Collard La Presse

On écrit « nouveau livre », mais en fait, Du diesel dans les veines est un texte qui date d’il y a plus de 40 ans. Il s’agit de la thèse de doctorat de notre anthropologue préféré qui, plutôt que de faire comme la plupart de ses collègues et s’intéresser à des contrées lointaines, a posé son regard sur son propre territoire.

Au milieu des années 1970, il a suivi une trentaine de camionneurs qui parcouraient les grandes routes du Nord-Est québécois, autour du chantier de la baie James et en Abitibi, pour documenter leur mode de vie. La thèse, déposée en 1980 à l’Université McGill, dormait dans une boîte depuis des années. C’est son éditeur, Mark Fortier, qui s’est attaqué à la tâche de tout relire, éditer et réécrire le document universitaire un peu austère pour le transformer en un texte digeste et agréable à lire.

Le texte a beau dater, on y retrouve le style Bouchard, ses observations fines, son intérêt pour l’humain, son sourire en coin. Il nous emmène dans la boîte des camionneurs, des personnages colorés, parfois taiseux, parfois volubiles. Il les accompagne dans les truck stops, nous décrit leurs liens, leur éthique, leur dynamique, leur langage propre. Ce ne sont plus de simples conducteurs de camion. Ce sont des chevaliers solitaires qui avalent les kilomètres dans les contrées sauvages et mythiques du Québec.

La vie du nomade comme du camionneur est une vie de mouvement. C’est peut-être difficile à saisir pour les sédentaires que nous sommes, mais pour eux, ce n’est pas le point d’arrivée qui les intéresse ni la livraison d’une quelconque marchandise. C’est ce qui se passe entre les deux : le paysage, les gens qu’on rencontre, le temps qu’on passe seul avec ses pensées. Les camionneurs sont des mésadaptés sympathiques, incapables de se poser, rêvant toujours au prochain voyage.

Lire ce livre, c’est comme regarder les premiers films super 8 de Pedro Almodóvar ou de Nanni Moretti. C’est découvrir les fondements d’une œuvre qui va s’élaborer livre par livre (ainsi qu’à la radio), et composer un corpus riche et profond sur l’histoire du territoire québécois.

On remercie Mark Fortier pour le boulot et Serge Bouchard d’avoir dit oui à ce beau projet.

IMAGE FOURNIE PAR L’ÉDITEUR

Du diesel dans les veines : la saga des camionneurs du nord, de Serge Bouchard et Mark Fortier

Du diesel dans les veines – La saga des camionneurs du nord
Serge Bouchard et Mark Fortier
Lux éditeur
224 pages
★★★★