Figure importante de la littérature anglo-saxonne, Jeanette Winterson a plus d’une vingtaine d’ouvrages à son actif. Dans son plus récent opus, Frankissstein, dont la traduction française vient d’être publiée au Québec, la romancière nous entraîne dans un fascinant jeu de miroirs entre le XIXsiècle romantico-gothique de la romancière Mary Shelley et une Angleterre contemporaine post-Brexit. La Presse l’a jointe dans sa demeure, pas très loin d’Oxford, afin de discuter d’intelligence artificielle, de Frankenstein, de robots sexuels, de transhumanité et de religion… entre autres !

Iris Gagnon-Paradis Iris Gagnon-Paradis
La Presse

On la présente souvent comme une figure de proue de la littérature queer en Grande-Bretagne. Publié en 1985, son tout premier roman, Oranges are not the only fruit, a connu un grand succès. L’autrice y raconte son enfance dans une famille de pentecôtistes, un mouvement chrétien évangélique, et ses premières relations homosexuelles.

Connue pour son humour mordant et son ton parfois surréaliste, la romancière explore dans son œuvre des questions qui la taraudent : le genre, l’identité sexuelle, mais aussi la relation entre l’humain et la technologie, particulièrement l’intelligence artificielle, un sujet omniprésent dans Frankissstein, son plus récent roman qui a remporté depuis sa publication originale en 2019 un vif succès, apparaissant notamment sur la longue liste du Booker Prize. Traduit de l’anglais par Céline Leroy, il vient d’être publié au Québec par les éditions Alto.

« Pour moi, l’IA est la question la plus pressante et importante de notre époque… Non, en fait c’est la crise climatique ! Car si on ne stabilise pas le climat de la planète, on ne va certainement pas réussir à développer l’IA davantage ni créer un futur viable pour l’Homo sapiens. Pour moi, c’est clair : soit on évolue, soit on disparaît », explique celle qui publiera justement cet été un nouvel essai autour de l’intelligence artificielle (IA).

Le début du futur

C’est le 200anniversaire de la parution de Frankenstein qui a poussé Mme Winterson à relire ce classique de la littérature gothique ; ce qui l’a frappée est la contemporanéité du roman. « Mary Shelley a imaginé un temps où l’homme créerait une entité non humaine, une nouvelle forme de vie. Elle ne pouvait la concevoir que constituée de différentes parties du corps humain et mue par l’électricité, ce qui était très novateur pour cette époque, le début de la révolution industrielle. Et aujourd’hui, toute IA est électrique ! Pour moi, c’est le début du futur, et il a été imaginé par une femme. »

Dans ce roman ambitieux et surprenant, l’écrivaine transforme en kaléidoscope les motifs qui traversent son œuvre depuis plusieurs années : l’amour, la technologie, la destinée humaine, les liens entre le passé et le présent. Le récit se déroule ainsi sur deux époques : le début du XIXsiècle et la Grande-Bretagne contemporaine post-Brexit.

J’aime l’histoire, car elle nous donne une perspective qui nous permet de mieux comprendre, au lieu de dériver sur la rivière du présent et répéter encore et encore les mêmes erreurs. Pour moi, l’ignorance, c’est la mort.

Jeanette Winterson

Au début du roman, on suit Mary Shelley à Genève en 1816, où la jeune femme a imaginé les prémisses de Frankenstein. Une pléthore de personnages historiques l’entoure : son mari, le poète Percy Shelley, et aussi Lord Byron, poète brillant mais misogyne. Puis apparaît dans le chapitre suivant Ry Shelley, un médecin transgenre qui se voit entraîné dans la quête de Victor Stein, un scientifique charmant et inquiétant, prêt à tout pour repousser les limites biologiques de l’humain grâce à l’intelligence artificielle, avec qui le jeune docteur entretient une idylle passionnée et secrète.

Malgré les 200 ans qui les séparent, les préoccupations des personnages se font écho : qu’est-ce que l’esprit, ou l’âme, et sont-ils liés inexorablement à notre enveloppe charnelle ? Qu’est-ce que la mort, et peut-on la déjouer ?

L’idée de faire voyager le récit entre deux époques était centrale pour l’autrice : « Je voulais essayer de montrer où tout a commencé. J’ai pris ces personnages qu’on rencontre dans les premières pages du roman et je leur ai fait traverser un miroir magique les projetant dans notre époque, afin de les observer à nouveau. »

Ainsi, Mary devient Ry ; le protagoniste de Frankenstein, le docteur Victor Frankenstein, Victor Stein ; Lord Byron, Rod Lord, un homme d’affaires grossier, mais presque attachant dans sa naïveté, qui s’est lancé dans la commercialisation de robots sexuels féminins, convaincu qu’il rend ainsi un vrai « service public » aux hommes et à la société en général.

« Ces poupées sexuelles ne sont pas un futur possible, mais un futur qui est déjà en train d’arriver. La possibilité existe donc, et elle est assez effrayante, que les femmes soient remplacées par des robots sexuels qui ne vieillissent jamais, veulent toujours du sexe et écoutent même vos histoires ennuyeuses à propos du sport ! », lance la romancière.

De la transidentité au transhumanisme

Le fait que la Mary Shelly du XXIsiècle devient un être hybride est loin d’être un choix innocent. « Je me suis demandé qui elle serait aujourd’hui ; pour moi, elle n’était ni homme ni femme. C’est pourquoi Ry Shelley est trans ; il a fait l’expérience des deux genres, ce qui est aujourd’hui, en quelque sorte, la limite de l’expérience humaine. »

Un jour, nous pourrons peut-être télécharger notre conscience dans un aigle ou la plante verte derrière vous, nous aurons de multiples possibilités biologiques. Mais pour l’instant, les seules que nous ayons, c’est d’être une femme ou un homme.

Jeanette Winterson

Alors que les personnes trans sont souvent stigmatisées, Ry Shelley symbolise en quelque sorte dans Frankissstein le début d’un temps nouveau, le point de bascule vers le transhumanisme, et c’est ce qui le rend si attirant aux yeux de Victor Stein, d’ailleurs.

Mais, argue également Stein, le genre n’aura bientôt plus aucune importance lorsque nos consciences pourront être téléchargées hors de notre corps. En cela, les espoirs que certains mettent dans l’avancée de l’intelligence artificielle ne sont pas sans rappeler la quête qu’ont en commun toutes les religions du monde, souligne Mme Winterson, ce « rêve humain » selon lequel le corps n’est pas notre forme finale.

Laissons le mot de la fin à Victor Stein : « Ce qui se passe à présent […] avec l’IA est comme un retour à la maison. Ce dont nous avons rêvé est en fait la réalité. Nous ne sommes pas liés à notre corps. Nous pouvons vivre éternellement. »

IMAGE FOURNIE PAR ALTO

Frankissstein, Jeanette Winterson, Alto, 336 pages.

Frankissstein. Jeanette Winterson. Alto. 336 pages.