En décembre 2014, Mariève Talbot et son père Raymond rachetaient La courte échelle. Croulant sous une dette de plus de 4 millions de dollars, la première maison d’édition québécoise spécialisée en littérature jeunesse venait de déclarer faillite. Après avoir grandi en dévorant les livres de La courte échelle – son père était propriétaire des librairies Champigny –, Mariève Talbot était décidée à redresser l’entreprise chère à des générations de Québécois. Un barreau à la fois.

Marie Allard Marie Allard
La Presse

Réussite remarquable

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

De nombreux classiques de La courte échelle sont réédités, avec une maquette graphique plus actuelle. Au total, La courte échelle compte plus de 300 auteurs et illustrateurs dont les titres sont toujours commercialisés.

Cinq ans plus tard, « la réussite de cette jeune éditrice est tout simplement remarquable », estime Richard Prieur, directeur général de l’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL). Beaucoup pouvaient pourtant douter de la renaissance de cette maison, après ses déboires financiers et de distribution, reconnaît-il. Même constat chez Virginia Houle, copropriétaire de la librairie Le Repère, à Granby. « Après avoir connu des moments difficiles, La courte échelle remonte avec des titres, des collections extraordinaires, dit-elle. Elle se démarque vraiment depuis quelque temps. »

Réduire de moitié

Dans un univers où la concurrence est vive – près de 50 éditeurs publient de la littérature jeunesse au Québec, tous genres confondus –, le défi était considérable. L’équipe de La courte échelle a été réduite de moitié. Elle est actuellement formée d’une dizaine de personnes, dont la moitié travaille à temps partiel. Seuls deux employés actuels faisaient partie de l’ancienne administration. Le nombre de titres publiés en littérature jeunesse a aussi fondu, passant d’une quarantaine à 25 par année, soit 20 inédits et 5 rééditions de « classiques » à la maquette renouvelée, comme Un été de Jade de Charlotte Gingras, prix du Gouverneur général en 2000. Il est à noter que le Groupe d’édition La courte échelle comprend trois autres divisions (Parfum d’encre, La Mèche et À l’étage), qui s’adressent à un lectorat adulte.

Collection noire

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

La Collection noire rassemble des romans d’horreur. « Les nouveautés sont attendues avec beaucoup d’enthousiasme », témoigne Virginia Houle, copropriétaire de la librairie Le Repère.

« Au départ, on a réfléchi », se rappelle Carole Tremblay, éditrice et directrice littéraire de La courte échelle version « 2.0 ». La Presse l’a rencontrée avec Mariève Talbot, directrice générale de l’entreprise, dans les locaux ensoleillés de La courte échelle, rue Saint-Denis, à Montréal. « On a analysé le catalogue et le marché pour voir ce qui marche et ce qui ne marche pas, dit Carole Tremblay. Qu’est-ce qu’on peut proposer d’un peu différent pour faire notre place plutôt que faire ce que tout le monde fait ? »

De cette démarche est née la Collection noire, une série de 13 (bientôt 15) romans d’horreur pour enfants, au réel succès. Même les adultes frissonnent en repensant à ces histoires –  Les vieux livres sont dangereux, de François Gravel, par exemple, ou Oiseaux de malheur, de Jocelyn Boisvert. Chaque fois, le texte est aussi glaçant que les illustrations – et les lecteurs en redemandent. « Beaucoup d’enseignants écrivent sur les réseaux sociaux que des enfants qui lisent peu se sont lancés dans un livre de la Collection noire et l’ont lu en une soirée, témoigne Mélina Schoenborn, responsable des communications de La courte échelle. C’est touchant. »

Élise Gravel et poésie

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Élise Gravel publie notamment à La courte échelle. C’est moi qui décide !, son nouvel album cartonné, paraîtra en mars.

Trois titres de La courte échelle se sont hissés parmi les 50 livres les plus vendus dans les librairies indépendantes du Québec en 2019, selon la revue Les libraires. Les trois – dont l’inénarrable Une patate à vélo – sont signés Élise Gravel, véritable star dont l’aura rejaillit sur la maison d’édition. Un nouvel album tout carton d’Élise Gravel, C’est moi qui décide !, paraîtra en mars. « Un succès comme ça nous permet d’avoir un peu plus de latitude pour faire des projets un peu plus risqués », souligne Carole Tremblay.

Publier de la poésie – notamment un roman en vers libres qui sera offert au printemps – en fait partie. L’automne dernier, deux recueils de poésie (Perruche, de Virginie Beauregard D., et Peigner le feu, de Jean-Christophe Réhel) ont reçu des critiques élogieuses. « On travaille en collaboration avec notre éditeur à La Mèche, Sébastien Dulude, qui est poète lui-même, précise Carole Tremblay. Il connaît bien toute la nouvelle génération de poètes. »

Mini-romans graphiques

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

La courte échelle publie des documentaires, notamment sur David Bowie et Ella Fitzgerald, en librairie en avril.

Des mini-romans graphiques, tel Les héros de la canicule d’André Marois et Cyril Doisneau, ont été lancés. « L’image est de plus en plus importante dans notre société, on en est bombardés constamment », observe Mariève Talbot. D’où la naissance de ces livres, hybrides entre l’album et le premier roman. Des bandes dessinées pour enfants (Crimes à la ferme ! de Sandra Dumais, dont le deuxième tome paraîtra en février) et des docufictions font aussi partie des nouveautés.

Tout cela coûte plus cher à produire, reconnaît Carole Tremblay. « En même temps, il faut sortir des sentiers battus si on veut se démarquer, dit-elle. Il y a des paris qui ont marché, d’autres un peu moins. Mais en gros, c’est assez positif. »

Rentable

Après cinq ans, La courte échelle est-elle rentable ? « Oui, absolument, répond Mariève Talbot. On est subventionnés, mais on nous demande d’être rentables et on l’est pas mal depuis les débuts [de la reprise de l’entreprise]. On avait un avantage, il faut dire : toutes les dettes ont été nettoyées par la faillite. C’est sûr qu’on partait avec une longueur d’avance. » La marque était établie et le catalogue, bien rempli.

« En même temps, c’était un pari, fait valoir Mariève Talbot. Pendant deux ans, on ramait, on ramait, on ramait et personne ne parlait de nous. Tout le monde nous regardait aller, pour voir si ça allait tenir. À un moment donné, le vent a commencé à tourner, pour reprendre la métaphore du bateau. Nous avons maintenant le vent dans les voiles. » Depuis la relance, 34 nouveaux auteurs et illustrateurs jeunesse se sont joints à la maison. Plus de 35 titres ont été traduits en 9 langues – même La patate à vélo a sa version allemande. À l’avenir, Mariève Talbot souhaite d’ailleurs développer de nouveaux marchés. On voit loin quand on grimpe, même dans une courte échelle.

Enjeu important pour les auteurs

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Le premier tome de L’Agence Mystérium, L’étrange cas de madame Toupette, d’Alexandre Côté-Fournier, a été traduit en espagnol. Le titre ? Agencia Mysterium – El extraño caso de la señora Toupette.

La faillite de La courte échelle a donné des frayeurs aux auteurs, en 2014. Les droits d’auteur impayés sur les œuvres publiées devaient être mis en vente avec les autres actifs de l’entreprise. Une pratique permise par la loi fédérale, bien que contraire à la loi provinciale sur le statut de l’artiste. En rachetant la maison d’édition, les Talbot ont payé aux créateurs les droits d’auteur qui leur étaient dus pour les deux dernières années, même s’ils n’étaient pas tenus légalement de le faire, affirme Mélina Schoenborn, responsable des communications du Groupe d’édition La courte échelle.

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Ces titres de La courte échelle ont gagné des prix, ces dernières années.

Cinq ans plus tard, le fond du problème n’est pas réglé. « L’Union des écrivaines et des écrivains québécois tient à souligner qu’aujourd’hui, la situation demeure préoccupante en cas de faillite d’un éditeur », indique Jean-Sébastien Marsan, directeur des communications de l’Union. « La révision des lois sur le statut de l’artiste, annoncée en décembre 2019 par le gouvernement du Québec, est donc un enjeu important pour les écrivains québécois », souligne-t-il.