« Fais voir ! », me lance le dessinateur Luz, une tuque vissée sur la tête devant son écran, lorsqu’au début de notre interview sur Zoom je lui dis que nous avons ici au Québec nos premières neiges. Je lui montre avec mon iPhone ma cour tapissée de blanc, il trouve ça génial, pendant que je pense qu’il est dans un lieu tenu secret, parce qu’il est un survivant de Charlie Hebdo. Le jour de l’attentat, il était en retard pour la réunion de la rédaction qui a été décimée par les terroristes. Luz, c’est celui qui a dessiné la couverture juste après, avec un Mahomet versant une larme en tenant une pancarte où l’on pouvait lire : « Tout est pardonné ». Il a quitté Charlie Hebdo cette année-là, pour se consacrer à son art, et moins à l’actualité.

Chantal Guy Chantal Guy
La Presse

« Finalement, avec les bouquins, je convoque tout ce que j’ai fait à Charlie, explique-t-il. De l’illustration, du comic, du reportage, du strip, de l’affiche. Je continue de faire le travail que je faisais, mais avant, j’étais dans un kiosque, et maintenant, je suis dans une librairie. » Il a ainsi abordé sa vie après les attentats dans Catharsis, adapté le récit d’Albert Cohen Ô vous, frères humains et raconté ses 23 ans à Charlie Hebdo dans Indélébiles.

IMAGE FOURNIE PAR ALBIN MICHEL

Image tirée de la bande dessinée Vernon Subutex, de Virginie Despentes et Luz

Il y a des œuvres qui sont marquées par un étrange sceau du destin. Le premier tome de la trilogie romanesque Vernon Subutex de Virginie Despentes – l’une des plus grandes réussites de la littérature française du XXIe siècle à mon avis pas très humble quand je suis enthousiaste – est sorti en 2015, le même jour que Soumission, de Michel Houellebecq, et que l’attentat à Charlie Hebdo. Le Despentes a été éclipsé parce que le Houellebecq concordait trop avec les évènements. C’est pourtant Vernon Subutex qui annonçait l’avenir : celui de la perte de nos illusions et de la façon dont on se reconstruit les uns avec les autres. Et avec l’art, aussi.

  • Extrait de Vernon Subutex, de Virginie Despentes et Luz, Albin Michel

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    Extrait de Vernon Subutex, de Virginie Despentes et Luz, Albin Michel

  • Extrait de Vernon Subutex, de Virginie Despentes et Luz, Albin Michel

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    Extrait de Vernon Subutex, de Virginie Despentes et Luz, Albin Michel

  • Extrait de Vernon Subutex, de Virginie Despentes et Luz, Albin Michel

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    Extrait de Vernon Subutex, de Virginie Despentes et Luz, Albin Michel

  • Extrait de Vernon Subutex, de Virginie Despentes et Luz, Albin Michel

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    Extrait de Vernon Subutex, de Virginie Despentes et Luz, Albin Michel

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J’ai dévoré les trois romans de Despentes en un été, le cerveau en ébullition. Malgré les références françaises, j’ai rarement lu un écrivain qui a réussi à ce point non pas tant à saisir l’époque que les gens déclassés de son époque. Vernon Subutex, c’est ce mec cool, super érudit en musique, qui a été disquaire pendant 25 ans avant que les Napster, iTunes, Spotify et autres bulldozers ne viennent dématérialiser la musique, et fermer ces lieux magiques qu’étaient les magasins de disques où l’on pouvait passer des heures à « flipper » des vinyles et des CD. Comme une espèce de prophète laïque, Vernon attire à lui tous les originaux qui ont brillé autrefois dans une marge fascinante qui rétrécit à vue d’œil à mesure qu’ils vieillissent et que le capitalisme prend toute la place. C’est une crise existentielle doublée d’une crise de la société. Avec une lueur d’espoir éclatante en son sein : la force de l’amitié.

Le mariage réussi de la littérature et du dessin

L’adaptation de Luz ne m’a pas déçue (à part le fait que le deuxième tome ne sortira que l’an prochain !). Une superbe brique de 300 pages qui correspond beaucoup plus à l’esprit de l’underground des romans que ne peuvent le faire le cinéma ou la télé – la série de Canal+, avec Romain Duris dans le rôle principal, n’a pas été un succès et a même été désavouée par Despentes.

« Pour raconter les méandres psychologiques, il faut plus que des effets spéciaux, dit Luz, qui croit que le crayon s’y prête mieux. Une chose très importante dans le bouquin est ce lien entre la réalité et la folie, cette frontière avec le fantastique. Je voulais aussi qu’on puisse percevoir le rythme du roman. »

PHOTO ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Luz

Il faut accompagner les errances de Vernon. Je suis un type qui erre depuis longtemps dans ma vie, encore plus maintenant. Quand on est soi-même errant, on se rend compte que le temps peut être parfois très dense, foisonnant. C’est peut-être quelque chose que chacun d’entre nous est en train d’expérimenter en même temps en ce moment.

Luz

Parce qu’en plus d’être sous protection policière, il est confiné, lui aussi. Luz ne vit plus à Paris, mais a retrouvé cette ville qu’il connaît si bien avec ce projet, ce Paris qu’on peut autant adorer que détester. Despentes et Luz, qui se connaissaient un peu, ont très bien travaillé ensemble, « sans concours de bites ou guerre d’ego », souligne-t-il. Ils s’entendaient sur de nombreux sujets comme le rock ou le féminisme, mais il estime que c’est sur le terrain de l’amitié que ça s’est joué. « Je n’aurais pas pu faire un livre aussi empathique sinon, sans son assentiment et sa bienveillance. Elle me faisait confiance. Virginie n’a jamais eu une écriture aussi empathique que dans ces romans. Sa syntaxe se modifie à la rencontre de chaque personnage. Heureusement, parce que je n’aurais pas pu vivre pendant plus d’un an avec des gens que je déteste ! Je l’ai fait déjà pendant quelques siècles… »

Luz avoue qu’il « en a chié » pour trouver le visage de Vernon, et me montre à l’écran les croquis de sa bible des personnages. Il s’est inspiré de disquaires qu’il a connus, et a fini par lui donner la couleur ocre de ses doigts jaunis par la nicotine. C’est par la gamme chromatique qu’il a trouvé son chemin, choisissant une couleur spécifique pour chacun des personnages : Alex Bleach, la Hyène, Lydia Bazooka, Marcia, Vodka Satana, Xavier, Olga, Aïcha, Patrice…

Quant à l’adaptation du texte, il se dit un lecteur très docile. « Il faut être en osmose parfaite. Une bonne adaptation, pour moi, c’est être ultra respectueux du texte, le convoquer à un moment inattendu, ne surtout pas l’illustrer. Le texte est là pour dialoguer avec le dessin. C’était un travail entre le boucher et la dentellière quand j’ai dû le charcuter ! »

Sublimer les emmerdes

Après l’attentat, Luz avait de la difficulté à lire et à écouter de la musique. Vernon Subutex l’a ramené à tout ça. Il a été complètement bouleversé par la lecture du premier tome, qui se termine sur la litanie de Vernon qui répète « je suis », alors que le livre est paru quelques jours avant « Je suis Charlie ». « J’ai fini le bouquin avec une confusion des sentiments absolue, raconte-t-il. Quand il ne vous reste qu’à ramasser tous les sentiments qui sont foutus par terre par un bouquin, c’est là que vous savez que vous tenez un grand livre. » Pour la musique, thème essentiel de Vernon Subutex, Luz s’est tourné vers Electric Ladyland de Jimi Hendrix et les albums de Frank Zappa comme trame sonore dans la solitude de son atelier.

J’ai compris que ce livre parlait précisément de l’essence de ma vie. De gens que je connaissais et que je ne voyais plus, même les plus paumés et les plus cons que j’ai croisés, parfois dans mon propre miroir.

Luz

« Enfermés chez nous où l’on ne parle qu’avec des gens qui nous ressemblent, on ne croise plus les autres, sauf dans les livres. Comme ça se déroule dans une période très précise, même si c’est la nôtre, pour moi, c’est comme un film en costumes, un roman historique qui ne parle pas que de l’histoire, et qui contient une espèce de quête du collectif qui pourrait se traduire dans une prochaine époque. Virginie a fait comme Flaubert ou Zola. Comme Balzac, plutôt. »

Luz suit de loin le procès de Charlie Hebdo, il n’a pas voulu être de la partie civile. « Ce travail cathartique, je le fais dans mes bouquins, j’ai pu suffisamment m’exprimer là-dessus. Pour moi, le procès est surtout utile pour les gens qui n’ont pas eu la possibilité de parler publiquement. » Il se prépare plutôt à dire adieu à Vernon Subutex, dont il a fait sien l’univers, car il avoue qu’il aura du mal à le laisser partir.

« J’ai envie de dire aux gens : laissez vos gosses dessiner. S’il y a quelque chose qui vous aide à vous en sortir parfois, c’est la création culturelle. Faut préparer nos gamins à sublimer les emmerdes. »

IMAGE FOURNIE PAR LA MAISON D’ÉDITION

Vernon Subutex, de Virginie Despentes et Luz

Vernon Subutex
Virginie Despentes et Luz
Albin Michel
303 pages