Avec 3 millions d’exemplaires vendus dans le monde, la série autobiographique L’Arabe du futur compte parmi les plus grands succès en bande dessinée des cinq dernières années. Le tome 5 venant d’arriver sur les rayons, La Presse en a profité pour discuter avec son auteur, Riad Sattouf. Compte rendu.

Stéphanie Morin Stéphanie Morin
La Presse

Un ado (presque) comme les autres

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Extrait de L’Arabe du futur, tome 5, de Riad Sattouf

Le cinquième tome de L’Arabe du futur s’ouvre en 1992, à Rennes, en France. Riad Sattouf a tout perdu de son abondante chevelure blonde d’enfance et est entré de plein fouet dans l’adolescence. Il a 14 ans et il n’est pas terrible… « J’étais un adolescent assez lambda, lance le bédéiste. Pas très brillant, pas nul. Assez invisible, pour tout dire. J’attirais l’attention avec mes dessins. » C’est d’ailleurs avec ces derniers qu’il tente de séduire Anaïck, qui n’est rien de moins que la femme de sa vie…

Bref, une adolescence tout ce qu’il y a de plus banal à ceci près : le jeune Riad est tiraillé entre deux mondes, celui de sa mère bretonne et celui de son père syrien, ce dernier ayant quitté la famille en coup de vent après avoir commis un geste grave dont nous ne divulgâcherons rien ici.

« Pour me sauver moi-même, il a fallu que je trouve ma propre identité. D’un côté, il y avait mon père, de plus en plus religieux, qui me disait que les femmes avaient le diable en elles. De l’autre, j’avais mon grand-père breton, naturiste et obsédé sexuel, qui essayait constamment d’attirer mon attention sur les filles ! Mon émancipation est passée par les arts. Dans mes deux familles, il n’y avait personne de créatif ou d’artiste… »

Cette quête identitaire de l’adolescent, ce besoin d’affirmer sa vraie nature, malgré le drame qui affecte sa famille, est au cœur de cet avant-dernier tome, un album au souffle puissant qui oscille entre ombre et lumière, entre cette volonté de s’affranchir de l’enfance et une culpabilité ancestrale.

La genèse de la série

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Extrait de L’Arabe du futur, tome 5, de Riad Sattouf

Le premier tome de L’Arabe du futur est sorti en 2014, mais Riad Sattouf s’était déjà fait un nom dans le milieu avec des séries comme Pascal Brutal et La vie secrète des jeunes. Pourquoi avoir attendu si longtemps avant de coucher sur papier son histoire personnelle et celle de sa famille ? « Je n’étais pas prêt psychologiquement. Je ne voulais pas être ce bédéiste avec un nom arabe qui raconte ses origines. Je voulais d’abord être reconnu comme auteur de bandes dessinées sans avoir à parler de mon identité. »

Le début de la guerre civile en Syrie et un agenda fort peu chargé (en raison notamment de l’échec de son film Jacky au royaume des filles) l’ont convaincu qu’il était temps de s’atteler à ce projet des plus intimes. « J’ai eu envie de témoigner de manière subjective de ce que j’ai vu et vécu. Pour moi, c’était clair dès le début que je raconterais tout, surtout notre drame familial qui était au cœur du projet. »

Inspiré par Hergé… et Julie Doucet

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Extrait de L’Arabe du futur, tome 5, de Riad Sattouf

Le bédéiste l’admet sans hésiter : l’une de ses grandes inspirations en bédé reste Hergé. « J’ai beaucoup d’affection pour Tintin, car c’est avec ses albums que j’ai appris à décoder le français. Ma grand-mère bretonne me les envoyait par la poste dans le village où l’on habitait en Syrie ! »

J’ai toujours admiré la simplicité de narration de Hergé, sa fluidité. Lorsque je commence un album, j’y reviens tout le temps : je veux que mon album soit aussi facile à lire, qu’il soit accessible pour ceux qui ne lisent pas de romans graphiques. Comme ma grand-mère bretonne, justement !

Riad Sattouf

Or, Hergé ne faisait pas dans l’autobiographie dessinée et c’est plutôt à la maison d’édition L’Association que l’auteur a trouvé ses principales sources d’inspiration pour L’arabe du futur. Il cite notamment Jean-Christophe Menu (Livret de Phamille) et la Montréalaise Julie Doucet. « Je suis passé d’un coup de Tintin à la bande dessinée indépendante ! C’était marquant pour moi de voir que des histoires personnelles puissent donner des bédés… »

Ni noir ni blanc

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Extrait de L’Arabe du futur, tome 5, de Riad Sattouf

Tout au long de la série L’Arabe du futur, la figure du père plane sur le récit. D’abord héros sympathique et bienveillant, il devient au fil des pages de plus en plus sombre, de plus en plus inquiétant.

« Mon père venait d’un milieu paysan et populaire ; c’est quelqu’un qui, grâce à l’éducation, a pu réussir quelque chose d’extraordinaire. Il a étudié à la Sorbonne et est devenu docteur en histoire. C’est incroyable quand on sait d’où il vient ! Il avait un désir de s’émanciper et d’être moderne, mais il a gardé en même temps son côté bigot et superstitieux. Or, cette émancipation envers soi-même, cette possibilité de sortir ou non de sa classe sociale est un sujet que je voulais explorer dans ma série. C’est un sujet universel. »

Le bédéiste poursuit : « Je veux écrire des albums qui ressemblent à ce que j’aime lire, c’est-à-dire des histoires complexes, qui ne sont pas manichéennes, avec le blanc d’un côté et le noir de l’autre. La vie est beaucoup plus complexe que ça ! »

Bédéiste d’abord

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Extrait de L’Arabe du futur, tome 5, de Riad Sattouf

S’il a longtemps été déchiré entre ses deux origines, Riad Sattouf se dit aujourd’hui apaisé : avant d’être syrien ou français, il est bédéiste ! « J’ai commencé à faire de la bédé à 20 ans et j’en ai 42 aujourd’hui. Pour la plus grande partie de ma vie, j’ai été un auteur de bande dessinée. C’est agréable de réaliser cela, car les livres et la bédé sont ce que j’aime le plus au monde. »

C’est d’ailleurs avec ses livres que l’auteur, qui a signé une chronique chez Charlie Hebdo pendant neuf ans, compte se battre pour la liberté d’expression.

« Enfant, je vivais dans un village en Syrie où personne ne lisait. Les seuls livres que je voyais étaient ceux que m’envoyait ma grand-mère. Or, les livres sont essentiels pour voir le monde autrement… »

Pour moi, la France représente cette liberté de créer, de s’exprimer. Je suis encore fasciné de voir qu’on peut insulter le gouvernement ou manifester ; ce n’est pas possible partout. Ce qu’on a en France est précieux.

Riad Sattouf

« Je me bats en faisant des livres pour que le cadre français, qui permet de créer librement, perdure. Il y a un amour de la culture extraordinaire en France ! »

Oui, mais qu’en est-il du racisme qui émaille l’actualité récente en France ? « Il existe, mais moi, je ne l’ai jamais expérimenté envers ma personne. Personne ne m’a jamais empêché de progresser… »

Et après ?

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Extrait de L’Arabe du futur, tome 5, de Riad Sattouf

Riad Sattouf travaille déjà sur l’ultime tome de la série, qui devrait sortir dans deux ans. Une fois les six albums terminés, il tentera de les faire traduire en arabe. Car si L’Arabe du futur est actuellement traduit en 22 langues, sa langue paternelle manque à la liste… « Le marché de l’édition en langue arabe est tout petit. J’ai été approché par quelques éditeurs qui voulaient seulement s’engager à traduire le premier tome. Je ne voulais pas courir ce risque. Je veux que mes cousins en Syrie puissent lire l’histoire en entier et pas seulement une partie de celle-ci. J’ai la même approche pour la traduction en hébreu. C’est tout ou rien. »

Et après ? On verra, dit-il. « J’ai envie depuis longtemps de faire du fantastique ou de la science-fiction, mais mon inconscient me propose souvent autre chose. Et je préfère l’écouter ! »

Il faut dire qu’il a eu du flair, cet inconscient, en dictant à Riad Sattouf de coucher sa propre vie sur papier…

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Extrait de L’Arabe du futur, tome 5, de Riad Sattouf

L’Arabe du futur, tome 5. Riad Sattouf. Allary Éditions. 176 pages.