Dans ce recueil de poésie traversé par la fragmentation de l’écriture, écho à celui d’une identité qui ne sait pas se dire, Marisol Drouin (qui a déjà publié chez le même éditeur le roman Quai 31 et le récit Je ne sais pas penser ma mort) offre une charge brutale où les voix féminines tentent d’exister en dehors de ce à quoi — et à qui — on veut les soumettre.

Iris Gagnon-Paradis
Iris Gagnon-Paradis La Presse

Recueil polyphonique, il nous amène à la rencontre des mondes de Rosie, de Katherine, d’Isabelle, de Sophie, de Lola, de D., qui semble être l’alter ego poétique de l’autrice. Chez chacune, un désir d’écrire doublé de l’impossibilité même du geste s’affirme comme le seul constat possible. L’élan créatif n’existe alors que dans le mouvement de ressac où il est entravé, encore et encore.

« Tellement j’aurais aimé ça / écrire autre chose / du texte fluide/comme quand on fait l’amour / avec quelqu’un d’il y a longtemps […] / un texte sans mots / si léger / je l’écris / je pleure / tu le lis / tu pleures / on aurait été comme ça / liés. »

Le désir créatif s’amalgame ici au désir d’être aimé, de trouver dans l’autre cette équation et la validation de son existence. Mais devant l’échec constaté de cette quête désirée mais ridiculisée, le sexe et la pornographie se dressent comme des armes à brandir dans un monde désincarné et désenchanté, où l’institutionnel gagne sur l’émotionnel. Car la femme, qui pensait trouver dans la littérature son espace de liberté, en ressortira nécessairement humiliée, avertit l’autrice. « Rilke ne dit rien de tout ça / il ne parle pas à toi / il parle à son descendant / non toi c’est Nelly Arcan qui te parle / du bagne et des travaux forcés / d’histoires douloureuses / et de sexe animal. »

Les images lancées par ces « filles à vendre » peuvent être fortes et puissantes. Traversées par une colère sourde, elles se font souvent frondeuses et graphiques, parfois enfoncées en travers de la gorge, portées par un désir de transgression un peu trop évident. « On ne peut pas écrire autre chose / Une queue plantée dans la bouche. »

Lola et les filles à vendre est un recueil difficile à saisir, qui manque parfois de maîtrise et part un peu dans tous les sens. En adoptant une posture assez radicale, autant sur le fond que sur la forme (« je n’ai plus de règles/je les transgresse toutes », écrit-elle), il met le lecteur dans une position inconfortable, mais c’est aussi là une de ses forces. Malgré ses écueils, il est loin d’être dénué d’intérêt. Voilà une voix bien singulière qui n’a sans doute pas fini de (se) dire.

★★★

Lola et les filles à vendre, Marisol Drouin, La Peuplade Poésie, 112 pages.