Actrice, cinéaste, peintre, écrivaine… Paule Baillargeon est une artiste accomplie malgré un parcours semé d’embûches. On comprend mieux pourquoi en lisant Une mère, collage de son journal intime, suivi des textes de Trente tableaux, son film autobiographique réalisé lors d’une résidence à l’ONF, en 2009. Une mère, c’est le récit d’une relation douloureuse avec une femme difficile qui n’était pas disponible pour ses enfants. Une relation qui a marqué Paule Baillargeon au fer rouge, et qu’elle raconte dans ce texte bouleversant.

Nathalie Collard Nathalie Collard
La Presse

(Saint-Charles-sur-Richelieu) Paule Baillargeon nous attend, assise sous un arbre, dans le jardin de la maison de son amoureux. C’est là, au bord de la rivière Richelieu, qu’elle habite désormais. Quand elle se lève pour la séance photo, elle se déplace avec une canne. La cinéaste est atteinte de dystrophie musculaire oculopharyngée, maladie dégénérative d’origine génétique qui, nous rassure-t-elle, ne lui cause aucune douleur, que des inconvénients.

C’est une journée magnifique de novembre et Paule Baillargeon a toujours le même regard pétillant et ce sourire absolument lumineux. Le contraste entre cette douceur apparente et la violence de son récit est d’autant plus frappant. Car en lisant Une mère, on découvre que la vie de cette femme a été marquée par la souffrance psychique et physique, par un manque.

L’impossibilité d’une relation

Dans Une mère, qui est en fait le journal intime qu’elle tenait au début des années 2000, Paule Baillargeon crache sa colère et son désespoir sur le papier. « Ma mère est restée un mystère jusqu’à la fin pour moi, affirme-t-elle. Quand ces pages ont été écrites, elle était à la fin de sa vie. Je retournais la voir encore et encore, j’essayais de faire la paix, de la comprendre. J’ai écrit ça parce qu’il fallait que ça sorte. »

« Ça », c’est un texte rempli de violence et de déception. Le récit de la vieillesse d’une femme qui n’accepte pas de dépérir, entrecoupé de souvenirs d’enfance pas du tout joyeux. L’histoire du deuil d’une relation mère-fille, car la mère est émotivement absente.

Elle faisait ce qu’il fallait : les repas, tenir la maison, etc. Mais elle ne nous voyait pas.

Paule Baillargeon

Dans une scène pivot de ce court récit, la mère décrète que la petite Paule n’a aucun talent en dessin. Cet épisode lui coupera les ailes, littéralement. « Depuis un très jeune âge, j’avais le désir d’être une artiste, avoue Paule Baillargeon. Ça m’habitait, c’était très puissant. Je suis devenue actrice parce que c’est pas mal la seule chose qui s’offrait à une fille, actrice ou chanteuse. Ensuite, j’ai fait des films, j’ai dessiné, j’ai écrit. J’ai touché un peu à tout, mais je n’ai pas creusé. Je pense que j’aurais été une grande peintre si je m’y étais consacrée sérieusement. Ça convenait mieux à mon tempérament. C’est pour ça que je trouve ça si terrible, ce qui m’est arrivé avec ma mère. Dans mon esprit d’enfant, il s’est passé quelque chose d’abominable. »

Un corps qui parle

En lisant Une mère, on apprend aussi que Paule Baillargeon a vécu dans son corps cet abandon maternel, une sorte de somatisation qui l’a rendue malade tout au long de sa vie. Aux prises avec de fortes migraines qui la clouaient au lit durant plusieurs jours, elle arrivait à peine à fonctionner.

Mes maux de tête ont commencé vers l’âge de 10, 12 ans, et dans la trentaine et la quarantaine, les migraines sont devenues infernales. J’ai toujours eu une santé fragile. J’étais trop sensible, tout me blessait.

Paule Baillargeon

La dépression s’est aussi mise de la partie.

À travers tout ça, sa mère est restée un mystère. « C’était une femme pleine de vitalité qui était entourée d’amies, des femmes formidables, raconte sa fille. Mais elle était sans doute frustrée. Puis la sexualité, c’était quoi, dans ce temps-là ? Alors elle a fait payer ses enfants. Et son mari. De mon père, avec qui j’ai eu une belle relation, car il aimait beaucoup la musique, elle ne me disait que du mal tout le temps. »

Fin de parcours

Paule Baillargeon n’a jamais tenu de journal intime, sauf durant ces quelques années où sa mère, vieillissante, a eu plus que jamais besoin de ses enfants. Qui ont été là, malgré tout. Une situation remplie d’émotions contradictoires – sens du devoir, culpabilité – qui résonnera chez ceux et celles qui sont confrontés à la vieillesse d’un parent avec qui la relation n’a pas été un long fleuve tranquille. « Mon frère s’est plus occupé de ma mère que moi, précise Paule Baillargeon. Mais j’allais la voir quand même. D’une certaine manière, je cherchais probablement à me réconcilier avec elle. À la fin, elle était sourde et atteinte de dégénérescence maculaire. Mon frère disait : “Elle a été sourde et aveugle pour nous toute sa vie, et à la fin, elle l’est vraiment devenue…” »

Ce récit est évidemment une clé pour comprendre le parcours artistique de Paule Baillargeon, marqué par une prise de parole forte.

D’ailleurs, aux yeux de certains, elle restera toujours la cinéaste de La cuisine rouge, film féministe qui fait encore froncer les sourcils aujourd’hui.

« Personne ne l’a digéré, affirme Paule Baillargeon en riant. Ça m’a jetée dans la marge à jamais. J’étais au début de la trentaine, quand c’est sorti, et ça m’a poursuivie. Où que j’aille, on me ramène à ce film. C’était très radical. J’“étais” très radicale. Et pour une femme, ça ne marchait pas. » Après La cuisine rouge, Paule Baillargeon n’a d’ailleurs plus jamais obtenu de financement de Téléfilm et de la SODEC.

Il aura fallu le prix Albert-Tessier, décerné par le gouvernement du Québec en 2009, pour apaiser Paule Baillargeon. « Toute ma vie, j’ai eu le sentiment d’être invisible, car j’étais invisible aux yeux de ma mère, reconnaît-elle. J’ai transporté ça avec moi, dans mon art. J’étais à part, dans la marge. Quand on m’a annoncé que j’allais recevoir le prix du Québec, je ne le croyais pas. Je me suis dit : “Mon Dieu, j’existe ?” C’est juste un prix, mais c’est un prix qui est arrivé au bon moment. Ça a guéri quelque chose. Même si, à mon avis, mon œuvre se résume seulement à trois films : Anastasie Oh ma chérie, La cuisine rouge et Trente tableaux… J’avais quelque chose à dire et à transmettre comme artiste. Et je voulais le dire absolument. Mais j’aurai toujours l’impression que je ne l’ai pas assez dit… »

PHOTO FOURNIE PAR L’ÉDITEUR

Une mère, suivi de Trente tableaux

Une mère, suivi de Trente tableaux
Paule Baillargeon
Les Herbes rouges
120 pages