Après le blogue et la websérie, voici enfin le livre. Les Fourchettes, publié ce mercredi chez Hurtubise, rassemble ici les 24 chroniques préférées de Sarah-Maude Beauchesne, alias Fourchette, publiées depuis 2010 sur l’internet. Immersion « grandiose », « euphorisante », mais souvent « douloureuse » dans la vingtaine contemporaine.

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

Corrigeons d’emblée un certain malentendu. Celle que tout le monde s’est mis à appeler Fourchette (physique longiligne oblige) a d’abord baptisé son blogue (ou plutôt son journal intime en ligne) ainsi pour une raison tout autre. C’est qu’elle se souvient que petite, sa mère parlait de « fourchettes » en référence aux « peines, plantées dans le cœur ». « Et je voyais mes textes comme ça : chaque texte est une fourchette », raconte l’autrice et scénariste (Cœur de slush, L’Académie), rencontrée récemment dans un joli parc du Plateau, à deux pas de chez elle.

Chaque texte raconte donc une peine. Un chagrin. Ou plutôt un « état d’âme » : « Des moments de vie. Une émotion. Quelque chose que je sentais très fort. Et que je voulais décortiquer. Comprendre, résume-t-elle. C’est flou comme truc. Mais ce ne sont pas des nouvelles. Pas des histoires. Ce sont des fragments d’états d’âme. »

Permettez une évidence : si vous n’êtes pas un tantinet fleur bleue, passez votre tour. Mais sinon, on vous promet ici une lecture tendre et touchante, et surtout exaspérante de vérité, qui devrait vous remuer bien des souvenirs.

Vous l’aurez sans doute noté, si vous avez suivi le blogue, la série, ou les deux : Sarah-Maude Beauchesne parle exactement comme elle écrit. Avec beaucoup d’images, souvent trop, des réflexions saccadées et colorées qui ont toutefois le don de venir toucher droit au but. Parce qu’elles sont justes, sincères, et surtout toujours bien vues. Mais nous y viendrons.

Si le blogue, donc, a incarné pour elle une sorte d’« exutoire », quelque chose pour extérioriser « tous les sentiments compliqués [qu’elle] sentai [t] à 20 ans », et Dieu sait s’ils sont légion (vous vous reconnaîtrez, juré), la publication du livre est plutôt un cadeau. Un cadeau qu’elle s’offre pour les 10 ans du blogue (aujourd’hui disparu du web, pour des raisons évidentes), et ses 30 ans à elle. « Je voulais honorer la forme littéraire. »

Et c’est chose faite. Car ça se lit par moments comme de la poésie. À preuve, cette introduction typique d’un style unique et surtout parlant :

Je voulais […] écrire sur les chocs électriques causés par une main sur une cuisse un soir d’été, sur le sentiment d’amour qui naît entre une gorgée de bière de dépanneur et une cigarette fumée à l’envers, ou encore sur l’agréable souffrance d’être désespérément en attente d’un texto exaltant.

Extrait tiré du livre Les Fourchettes, de Sarah-Maude Beauchesne

Difficile de ne pas se sentir interpellés (à quelques nuances technos près), avouez. « Ma vingtaine, renchérit-elle en entrevue, ç’a été énormément d’insécurités. C’est ce qui a guidé tout ce que j’ai vécu : être mal dans sa peau, vouloir pu l’être, vouloir plaire dans les bons et les mauvais côtés des choses. Parce que quand t’es une fille, que t’as 20 ans, tu veux performer, être aimée, réussir, être polie, mais dire ce que tu penses… »

D’où les sentiments contradictoires, maladresses et autres montagnes russes, certes typiques d’une fille « privilégiée, enrobée de ouate urbaine », concède-t-elle, mais non moins universels (on parle ici de rivalité, d’amour-propre et d’insécurité, après tout).

Ces fragments de vie sont racontés et décortiqués, on l’a dit, souvent dans leurs moindres détails et surtout sans filtre, autodérision en sus. Pensez : chats perdus dans la rue, une rupture devant une laveuse (une rupture « électroménagement parlant »), ou les soucis associés à un rouge à lèvres sale qui tache (quand « you know, je voulais frencher sans que ce soit malaisant »). On est loin de la réalité épurée, arrangée et ultrafiltrée d’Instagram, mettons. Et c’est voulu.

J’ai toujours aimé la poésie. Parce que c’est dans des petites images super modernes et anodines qu’on vit pour vrai. Ça humanise tout le monde. Ce sont des choses qu’on ne voit pas sur l’internet, qu’on ne voit plus nulle part d’autre que dans la vraie vie…

Sarah-Maude Beauchesne, autrice

Et si cette lecture fait autant de bien, ça n’y est certainement pas étranger.

Sa volonté de séduire, de plaire et d’être aimée (« comme dans les films »), Sarah-Maude Beauchesne ne le cache pas, est aussi indissociable d’une certaine rivalité avec les autres filles, qu’elle regrette et dénonce à ce jour. Un rapport mal placé et destructeur, comprend-elle aujourd’hui. « Ce processus de ne plus voir [les autres femmes] comme des rivales, mais plutôt des alliées, j’ai trouvé ça poche de le comprendre trop tard », glisse-t-elle.

C’est pourquoi elle finit sur cet appel sympathique et émancipateur à la solidarité, entre « gurlz » : « on décâlice sur notre boutte de terre flottante pour se réparer la confiance en soi entre nous autres, écrit-elle. J’dis ça j’dis rien mais on serait ben. » Cet appel n’est pas innocent. Pas question de finir sur un pathétique : « tu vas t’aimer quand tu vas être amoureuse », explique-t-elle. « Moi, j’ai commencé à m’aimer quand je me suis entourée de femmes que j’admire. C’est ça qui fait du bien. » Une quête encore incomplète (« il me reste du travail à faire, j’ai plein de défauts gossants », dit-elle en riant), mais bien partie. C’est ce qu’on se souhaite à toutes.

PHOTO FOURNIE PAR HURTUBISE

Les Fourchettes, une vingtaine complexe et sensuelle

Sarah-Maude Beauchesne, Les Fourchettes, une vingtaine complexe et sensuelle, Hurtubise, 238 pages.