Avec La traque du Phénix, Marie-Anne Legault signe un deuxième roman fascinant et mystérieux, où le génie valse avec la folie, dans un kaléidoscope de tableaux magnifiquement dessinés évoquant diverses époques, cultures et évènements historiques.

Iris Gagnon-Paradis Iris Gagnon-Paradis
La Presse

Dans Le Museum, paru en 2013, Marie-Anne Legault, éditrice d’ouvrages de référence et rédactrice scientifique pour Québec Amérique, offrait un premier roman étonnant, suivant les traces d’une rédactrice scientifique qui étudie l’effondrement de sa propre civilisation, plongée dans un épais brouillard à la suite d’un cataclysme.

Si La traque du Phénix se révèle tout à fait différent dans le style – alors que l’écriture du premier se faisait volontairement nébuleuse, avec des personnages et des lieux sans nom, elle plonge ici dans l’abondance et la richesse des descriptions –, les deux romans ont en commun une grande quête, racontée par fragments, avec une finale inattendue et surprenante.

« J’adore les casse-têtes narratifs, j’ai un plaisir fou à écrire un livre comme on place les pièces d’un puzzle. J’aime écrire ainsi, par fragments, en plaçant une à une les pièces du puzzle jusqu’à la toute fin, alors que toutes les pièces se réunissent enfin. C’est le principe de la quête, effectivement », explique la romancière, jointe au téléphone.

Génial ou malade ?

Au cœur du mystère de La traque du Phénix, un sans-abri insaisissable qui ne semble pas avoir toute sa tête et que rencontre Sarah, travailleuse sociale à l’Accueil Bonneau. L’homme, qui sera surnommé Le Phénix et qui a établi ses quartiers dans le Vieux-Port, près du Silo numéro 5, semble avoir tous les dons : il joue du piano comme un maestro, cuisine avec l’élan d’un grand chef, semble maîtriser toutes les langues et manie l’art du trompe-l’œil de façon renversante.

« L’idée de départ du roman est née il y a sept ou huit ans, à l’époque où se multipliaient les pianos publics, raconte l’autrice. Et si, un jour, quelqu’un s’y assoit et joue un chef-d’œuvre ? Toute ma structure part de là. »

D’où vient cet étranger au regard fuyant ? De Babylone, cette ville mythologique, porteuse de tout le savoir de l’humanité ? En compagnie de sa bonne amie Régine, une neuropsychologue qui tente de percer le mystère du cerveau notamment grâce à la musique, Sarah tentera de découvrir la véritable identité du Phénix et, surtout, pourquoi il possède tout ce génie. Une quête qui prendra peu à peu une forme très personnelle, voire obsessionnelle, pour les deux personnages féminins centraux du récit.

La couche de surface de mon roman tourne autour du génie, c’est lumineux, mais la trame de fond, c’est l’obsession, la maladie, le côté sombre du génie.

Marie-Anne Legault

L’art, présenté comme salvateur ou, du moins, ayant le pouvoir de mettre un baume sur les cœurs et esprits meurtris, est omniprésent dans le roman. « Je suis une passionnée de l’art de rue. Quand je vais en voyage, j’adore me promener, découvrir de petites perles cachées. C’est l’idée de l’art salvateur, qui a une importance cruciale dans nos vies d’humains. »

À la rencontre de l’autre

À la quête des deux amies que tout oppose, mais liées par une amitié d’enfance indéfectible, s’ajoutent de nombreux passages très foisonnants, débordant de descriptions étayées et utilisant un vocabulaire d’une grande richesse, transportant littéralement le lecteur dans divers lieux et époques, à la rencontre de personnages que rien ne relie entre eux... à première vue !

Au bout du compte, c’est plus de six ans de « gestation » qui ont été nécessaires afin d’arriver à la version finale de La traque du Phénix. Pas étonnant, lorsqu’on considère l’immense travail de recherche qui se trouve en amont de chaque paragraphe de cet ouvrage qui nous fait voyager sur la péninsule de Gallipoli, dans les tranchées de la Première Guerre mondiale, dans les rues métissées du Constantinople déchu de 1920 ou à l’époque de la chute de Saigon, dans le Viêtnam du Sud, en 1975.

Byzance-Constantinople-Istanbul […]. La ville-monde. Elle vous accueille que vous soyez chrétiens, juifs ou musulmans, vertu rare, une cité faite depuis des siècles de cette étoffe bigarrée qui se reflète jusque dans l’air que vous respirez. Ici, les effluves de tabac, de café et de sel marin s’entremêlent de vapeurs de charbon et de relents de poissons, de conduites d’égout vieilles comme Hérode.

Extrait de La traque du Phénix

Son écriture, la romancière la décrit comme « sensorielle », avec raison. « J’aime l’idée que le lecteur soit capable de sentir les odeurs, de voir les couleurs, d’entendre les notes de la musique. Pour moi, cela fait partie du plaisir de l’écriture. »

Autre plaisir, celui de la recherche. Déformation professionnelle ? Déformation de vie, plutôt, pour la romancière qui se dit férue de voyages. « La recherche, c’est quelque chose qui me plaît autant que l’écriture. Quand je pars en voyage, je fais énormément de recherches avant, et ça me procure autant de plaisir que le voyage lui-même ! », lance celle qui a consulté énormément d’ouvrages de référence, de documents d’archives, mais aussi de livres de fiction d’époques données pour arriver à tisser les différentes atmosphères de son roman.

Cela dit, le but de la rédactrice scientifique n’est pas de faire étalage de son savoir, mais de donner, à travers les informations qu’elle distille, le goût d’en apprendre plus sur les autres et sur les autres cultures. « Pour moi, le but du livre est d’aller à la rencontre de l’autre, de l’étranger », dit-elle.

IMAGE FOURNIE PAR QUÉBEC AMÉRIQUE

La traque du Phénix, Marie-Anne Legault, Québec Amérique, 344 pages.