La courte échelle ponctue l’été avec deux recueils de poésie. Colle-moi, de Véronique Grenier, s’adresse aux enfants de 9 ans et plus, tandis que J’ai appris ça au cirque, de l’autoproclamé baron Marc-André Lévesque, vise les préadolescents à partir de 11 ans. Rencontre avec deux poètes, assis sur des bancs au marché Maisonneuve, à Montréal.

Marie Allard Marie Allard
La Presse

Les jeunes aiment-ils la poésie ?

« Les enfants ont l’impression que la poésie est super élitiste, inaccessible, qu’il faut que tu fasses des strophes et des rimes », observe Véronique Grenier, qui est professeure de philosophie au Cégep de Sherbrooke et mère de deux enfants. « Pour eux, ce n’est pas intéressant. Ce sont pourtant les premiers à répondre vivement à la poésie ! Ils n’ont pas de carcans. Toutes les images qu’on leur propose leur vont presque d’emblée. »

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Baron Marc-André Lévesque sort un premier recueil pour jeunes, alors qu’il est devenu père il y a tout juste un mois. « C’est le début, début », décrit-il, ému.

Baron Marc-André Lévesque, professeur de français langue seconde au cégep Dawson et guide au musée McCord, est d’accord. « Je fais des ateliers de poésie dans les écoles, dit-il. En 3e et 4e années du primaire, ils sont drôles, ils sont le fun, ils vivent des choses et ils n’ont pas d’obstacles pour en parler. » Véronique Grenier évoque un enfant qui a demandé s’il pouvait écrire un poème sur… son pain grillé. « Vas-y, parle de ta toast, si c’est important pour toi, c’est correct, tranche-t-elle. Dans mon registre, j’aime beaucoup parler de l’ordinaire et des détails du quotidien. »

Nommer les émotions

D’autres sujets sont moins légers, comme celui de la séparation des parents, thème central de Colle-moi. Au Québec, plus de 40 % des enfants de 10 à 14 ans ne vivaient pas dans une famille biparentale intacte en 2016, selon Statistique Canada. « Je pense qu’il y a des parents qui vont trouver ça dur de le lire, reconnaît Véronique Grenier. Souvent, dans un contexte de séparation, comme parent, tu vis déjà beaucoup d’émotions. Tu veux atténuer les choses. Reconnaître l’émotion de l’enfant, des fois, c’est trop. Le sentiment de culpabilité est prenant. »

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Véronique Grenier retournera normalement enseigner au cégep à la rentrée. « Je vais avoir des élèves qui n’ont pas étudié depuis six mois et qui ont eu une fin de secondaire difficile, dit-elle. Je suis très heureuse à l’idée de pouvoir les voir. »

La poète suggère aux adultes de lire le recueil avec leur enfant. « Ça peut sans doute permettre des discussions, évoque-t-elle. Tant pour les enfants, qui vont se sentir légitimés de nommer ces émotions-là, que pour les parents, qui pourront les accueillir. »

Défis d’ados

Dans J’ai appris ça au cirque, Baron Marc-André Lévesque est plein de compassion pour une élève du secondaire qui n’aime pas tant l’école et sa routine. « Moi, c’est le cours d’arts/à huit heures et quart/qui m’estompe », écrit-il. Après plus de cinq mois sans avoir à se lever aux aurores pour aller en classe, la rentrée 2020 des ados sera brutale.

« Même quand on aime l’art, ce n’est pas facile de se dire : “Il est 8 h, et il faut que tu ailles créer au fusain”, illustre le poète avec humour. C’est le quotidien, l’ordinaire, le banal. Trouver l’émerveillement là-dedans, c’est ce que j’ai essayé de patenter. »

L’été de la nausée

Pendant trois ans, Véronique Grenier a été porte-parole de la campagne Sans oui, c’est non, visant à lutter contre les violences à caractère sexuel. L’été — et sa vague de dénonciations — a été difficile. « J’avais une nausée constante, dit-elle. Quand tu vois encore des gens que tu connais qui ont vécu des choses, des gens que tu connais qui ont fait des choses… J’ai trouvé ça excessivement violent. Ce n’est rien de nouveau. C’est juste que, chaque fois, ce sont des histoires d’horreur qui se répètent. J’enseigne au cégep et je reçois beaucoup, beaucoup de témoignages. »

La poète souligne la bienveillance du mouvement actuel. « Ce n’est pas une question de vengeance, c’est qu’on veut qu’il y ait une prise de conscience, estime-t-elle. Il y a beaucoup de bienveillance, pour permettre aux gens de ne pas être en relation avec ces personnes. Cet aspect-là n’a pas été assez souligné. On aimerait aussi que les gens puissent aller chercher des ressources pour changer leurs comportements. Tant que la culture du silence prévalait, c’était difficile. »

Des lancements ouverts aux jeunes ont lieu à Sherbrooke, le 9 août, et à Montréal, le 20 août.

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Cœur cassé

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Colle-moi, texte de Véronique Grenier, collection Poésie, éditions La courte échelle

Un garçon regarde des photos de ses parents. Il cherche le moment « où leurs cœurs se sont lâché la main ». Ses parents sont séparés. « Ce n’est plus notre famille, mais bien juste ma famille, observe-t-il. Ma mère. Mon père. Mes bras écartelés. » Au fil d’images à la fois simples et fortes, Véronique Grenier partage le vide intérieur du garçon, et sa peur de voir l’amour que ses parents lui portent disparaître, lui aussi.

Colle-moi, de Véronique Grenier, collection Poésie, éditions La courte échelle, dès 9 ans. En librairie le 5 août.

Poésie secondaire

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J’ai appris ça au cirque, texte de Baron Marc-André Lévesque, collection Poésie, éditions La courte échelle

« Ma face penche vers le bol de céréales/vertige sucré/je ne suis pas encore parlable/je ne suis pas encore ici », dit la narratrice. Jour d’école secondaire, où il faut arriver tôt au cours d’art, s’engourdir en regardant l’économiseur d’écran des ordinateurs et répondre à d’innombrables questions à l’atelier de choix de carrière. Sans jamais pouvoir dire : « Eille ça dépend, là, attends minute ». Dans une série de drôles de petites vignettes, Marc-André Lévesque fait vivre — ou revivre — le secondaire, où l’ennui peut mener à la poésie.

J’ai appris ça au cirque, de Baron Marc-André Lévesque, collection Poésie, éditions La courte échelle, dès 11 ans. En librairie le 5 août.