Un meurtre répugnant. Deux millions de dollars volés dans le coffre-fort d’un chef de la pègre. Un mystérieux « collecteur de dettes » arménien. Dans son dernier polar, Roy Braverman nous transporte à La Nouvelle-Orléans pour une intrigue marquée par la culture métissée de la Louisiane.

Marie Tison Marie Tison
La Presse

Sous le pseudonyme d’Ian Manook, l’auteur français Patrick Manoukian avait exploré la Mongolie (avec le commissaire Yeruldelgger), l’Islande et le Brésil. Sous le nom de Roy Braverman, il s’est d’abord intéressé aux Appalaches puis à l’Alaska. Freeman est le dernier volet de cette trilogie américaine.

« J’ai la chance d’avoir beaucoup voyagé dans ma jeunesse, raconte l’écrivain depuis son domicile parisien. Jusqu’à maintenant, j’ai décidé de n’écrire que sur les endroits que j’ai connus, où j’ai aimé voyager. »

Il lui suffit de choisir un lieu et d’y accoler une intrigue. Ce qui lui est très facile.

PHOTO FRANÇOISE MANOUKIAN, FOURNIE PAR HACHETTE CANADA ET HUGO & CIE

L’auteur français Patrick Manoukian, l’homme derrière le pseudonyme Roy Braverman

J’ai toujours dans la tête une dizaine de meurtres bien organisés, bien préparés, prêts à écrire. Quand j’ai choisi la Louisiane, j’avais trois intrigues qui fonctionnaient bien et j’en ai adapté une au territoire que je voulais explorer.

Patrick Manoukian, alias Roy Braverman

Ce territoire l’intéressait notamment par ses origines culturelles : les cultures noire, autochtone, française. « Ces trois communautés ont été détruites depuis longtemps, et ce qui en reste, c’est une sorte de diaspora, sur place, dans cet État blanc », explique Patrick Manoukian, qui est d’origine arménienne. Cette question de diaspora le fascine, donc.

« Je suis de troisième génération, je ne parle pas arménien, je ne suis jamais allé en Arménie, mais en même temps, j’y suis très attaché. C’est un peu la même chose que je voulais travailler avec la Louisiane. En dehors du paysage, qui est magnifique, en dehors de la culture, de la musique, il y a ce lien avec une origine, un lien qui s’amenuise avec le temps, mais qui se renforce aussi. »

« Roman américain préféré »

Patrick Manoukian n’est pas retourné en Louisiane depuis Katrina, mais il a suivi de loin ce qui s’y passait après le passage de l’ouragan dévastateur. « Au nom de la sécurité, on a déplacé 200 000 personnes dans les États voisins. Ils venaient des quartiers pauvres, on ne les a pas autorisés à revenir. C’était une manœuvre très cynique des autorités en place. Cet État, qui était moitié républicain, moitié démocrate, a ainsi basculé du côté républicain. »

Il a cherché à aborder ces questions dans son polar, par touches discrètes, ici et là. « C’est pour cela que Freeman est mon roman américain préféré. C’est une toile de fond qui me tient à cœur. »

L’auteur a ramené le personnage de Mardiros, ce « collecteur de dettes » arménien qui avait fait son apparition dans Crow, le livre précédent de Roy Braverman.

Je garde toujours dans tous mes bouquins un petit clin d’œil à l’Arménie. Il y a eu de la part des lecteurs une telle sympathie pour le personnage de Mardiros que je lui ai donné ce rôle relativement important dans Freeman.

Patrick Manoukian, alias Roy Braverman

« Les fans sont assez nombreux à demander un livre dont il serait le héros. Il lui reste un peu d’argent à distribuer à la suite de Crow et j’ai abandonné quelques personnages attachants. Ils pourraient bien un jour se retrouver dans un paysage des États-Unis que j’aime bien, le Minnesota, par exemple. »

Pour l’aspect physique de Mardiros, il a pris pour modèle un petit tailleur arménien de son quartier d’enfance, un ami de son grand-père. « Il était de la génération qui est venue directement de la Turquie après le génocide. Contrairement à des Arméniens qui sont souvent des grandes gueules, joviaux, qui bougent sans arrêt, c’était un tout petit mec, discret, qui avait cette malice dans les yeux. »

Mais généralement, Patrick Manoukian conçoit ses personnages en pensant à des acteurs connus. Cela lui permet de traduire plus facilement la psychologie du personnage dans ses paroles, son attitude, ses relations avec les autres personnages, sans avoir à le décrire physiquement. C’est ainsi qu’il a basé le personnage de l’enquêteur Zacharie Beauregard sur un jeune Robert Redford.

« J’écris le livre avec le nom de l’acteur, et à la fin, je fais un “rechercher et remplacer”. Mais pour le personnage de Freeman, j’ai gardé le nom de l’acteur [Morgan Freeman]. »

Imagination fertile

Patrick Manoukian ne manque pas d’idées pour la suite. Il vient de terminer un autre polar sous le nom de Roy Braverman qui se passe à New York et qui pourrait lancer une nouvelle trilogie.

Il vient également de terminer le premier tome d’une grande saga familiale sur la diaspora arménienne. Pour la première fois, il a écrit sur un pays qu’il n’avait jamais visité, l’Arménie. « Je voulais que le thème du livre soit la diaspora, et non pas l’Arménie », explique-t-il.

Mais pas question d’écrire sur le Grand Confinement.

« Nous aurons ici, en France, à la rentrée, des dizaines et des dizaines de romans sur le confinement, comment c’était, comment j’ai rencontré ma femme dans le confinement, comment j’ai divorcé dans le confinement… Pour moi, le confinement n’a pas changé grand-chose dans ma vie. Je passais mes journées à faire ce que je voulais, à écrire. J’ai un grand appartement avec terrasse à Paris, ce n’était pas une grande contrainte. »

Si Patrick Manoukian devait écrire sur le confinement, ce serait au sujet d’un fonctionnaire d’Oulan-Bator, en Mongolie, qui voudrait imposer un confinement à un campement nomade dans la steppe. Mais il ne le fera pas, affirme-t-il. Dommage.

IMAGE FOURNIE PAR HUGO THRILLER

Freeman, de Roy Braverman

★★★★

Freeman, de Roy Braverman, Hugo Thriller, 520 pages