Au début de la pandémie, les lecteurs et lectrices se disaient : chouette, cela va nous donner le temps de lire des tas de gros bouquins ! Mais nombreux, et même parmi ceux que l’on appelle les grands lecteurs, se sont cassé les dents sur ce grand roman qui les attendait.

Chantal Guy Chantal Guy
La Presse

Je ne compte plus les gens qui m’ont avoué ne pas être capables de lire pendant cette crise. Je les comprends, j’en fais un peu partie. Après quelques pages, mon esprit papillote et veut juste aller vérifier la satanée courbe du docteur Arruda.

Un article du journal italien Repubblica paru dernièrement dans le Courrier international, « Pourquoi je n’arrive pas à lire de roman pendant le confinement », a fourni une piste de réponse. Le cerveau humain serait conçu pour faire une seule chose à la fois, et lorsqu’il doit affronter une menace, il éteint les autres actions. « Ce type de réaction face à une épidémie existe depuis la nuit des temps », affirme dans cet article Paolo Legranzi, professeur de psychologie à l’Université de Venise. Ce n’est que lorsque nous aurons l’impression que le danger sera passé que nous pourrons retourner paisiblement à la lecture « profonde ».

Mais si nous, simples lecteurs et lectrices, éprouvons ce genre de difficultés, qu’en est-il de ceux dont c’est le métier d’écrire ? Samedi dernier dans Le Devoir, l’écrivaine Nancy Huston se questionnait sur sa « paralysie scripturale ». « Si l’écriture se fait dans la solitude, elle ne se fait pas dans le vide », écrivait-elle.

J’ai discuté avec quelques écrivains qui vivent cette panne, tandis que d’autres s’en accommodent plutôt bien. Parce que cela en dit beaucoup sur le métier d’écrire.

Par exemple, Élise Turcotte, qui a publié cet automne le roman L’apparition du chevreuil (Alto) et qui revient tout juste d’une résidence d’écriture à Banff. Elle a d’ailleurs dû écourter son séjour en raison de la COVID-19, alors que les mesures gouvernementales devenaient de plus en plus sévères. « C’était un confinement de luxe, avec un petit studio en forêt, dit-elle avec humour. Ça n’a rien à voir avec ce qu’on vit maintenant. »

Élise Turcotte planchait sur un manuscrit qui lui donnait du fil à retordre, mais, de retour à Montréal, elle a tout arrêté. « De mon point de vue, mais c’est personnel, je ne comprends pas qu’on puisse continuer comme si de rien n’était. En tout cas, pour moi, ça ne se passe pas comme ça du tout. Quand on écrit, il faut trouver la bonne distance dans tout, avec ton sujet, avec comment tu travailles la forme, mais je ne peux avoir cette distance-là, je suis complètement envahie par la réalité. Cette crise en dit beaucoup sur le monde, ça révèle beaucoup d’inégalités intolérables et moi, ça m’obsède, je ne peux pas me tenir dans une distance. Comme c’est un acte de conscience d’écrire, je ne peux continuer mon projet comme si de rien n’était. »

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

Si j’avais envie d’écrire, dans le fond, j’écrirais des lettres au gouvernement !

Élise Turcotte, écrivaine

Elle fait le parallèle avec la grève étudiante du printemps 2012, qui avait bouleversé beaucoup d’écrivains. « Nous étions plusieurs à ne pas être capables d’écrire. Pour moi, écrire, c’était finalement être dans la rue, dans les manifestations. »

Érika Soucy, l’auteure du roman Les murailles (VLB éditeur), qui était en pleine rédaction de son roman quand la COVID-19 est venue tout bousculer, avoue ne pas être capable pour l’instant de retrouver la prédisposition mentale qu’il faut pour poursuivre son manuscrit. « J’écris sur un sujet très dur, mais je ne peux plus aller là, ça me demande trop », explique-t-elle. 

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Je n’ai pas envie d’écrire des affaires qui brassent des bibittes, j’ai besoin de douceur. Pour l’instant, je dois prendre du recul.

Érika Soucy, écrivaine

Comme il s’agit d’un roman d’autofiction, cela lui demandait de revisiter des souvenirs. « On ne sort pas zen et libérée de ça, précise-t-elle. Ça m’habite pendant des heures, mais là, ma petite bulle a sacré le camp, avec les enfants et les collations aux deux minutes. Parce qu’il y a aussi ça qui rentre en ligne de compte ! »

Or, Érika Soucy possède plusieurs cordes à son arc – elle est poète et scénariste aussi –, elle peut se tourner vers d’autres formes d’écriture en attendant. « Mais ce n’est plus la même impulsion, cette idée que, vite vite vite, il faut sauver le monde avec la création. » Quant à écrire sur le sujet, elle n’en a pas envie. « On a besoin de recul pour que ce soit intéressant. On a trop le nez collé dessus. Plein de gens vivent la même affaire que moi, qu’est-ce que tu peux apprendre aux autres ? Pas grand-chose. »

Collé ou non au sujet

L’artiste et réalisatrice Sophie Lambert a été tellement frappée en constatant le choc de la COVID-19 chez les créateurs de son entourage qu’elle a créé une page Facebook pour leur permettre tous ensemble de décanter. 

Autour de moi, il y a beaucoup de gens qui souffrent d’anxiété, de grosses crises d’angoisse, beaucoup ont perdu leurs repères.

Sophie Lambert, artiste et réalisatrice

Encore récemment, Sophie Lambert travaillait à sa thèse de maîtrise qui, pour l’instant, ne l’intéresse plus du tout. En revanche, elle est occupée par un projet documentaire qui est en lien direct avec la crise du coronavirus, ce qui lui donne l’impression de garder la tête hors de l’eau. « Parce que tu deviens comme un observateur de la société, cette dispense permet un peu de maîtriser la situation, croit-elle. J’ai trois enfants, mon ex, mon chum, ça capote un peu. Mon feeling intérieur, parce que je travaille sur ce sujet-là, un peu comme vous, les journalistes, est que ça donne un sens. J’ai l’impression d’être un peu plus forte, un pilier, à cause de ce projet. »

Stéphane Larue, l’auteur du roman Le plongeur (Le Quartanier), vit la situation tout autrement. Copropriétaire d’un bar où il travaille aussi comme barman, présentement fermé pour les raisons que l’on sait, il peut justement « plonger » dans la rédaction de son deuxième roman. « Contrairement à ce que l’on pense, l’horaire d’un barman n’est pas l’idéal pour écrire ou même lire », souligne-t-il.

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Stéphane Larue

« J’ai l’impression que tout le bruit qu’amène la vie quotidienne, le côté effréné de nos vies, ça me concerne moins maintenant. Je ne suis pas quelqu’un qui vit de sa plume, avec des projets de scénario, par exemple. Pour moi, l’écriture est plus une affaire de concession dans la vie ordinaire, justement. J’ai plus de misère à écrire dans des moments d’anxiété et de surmenage quand je travaille trop, c’est plus là que j’ai des pannes d’inspiration. Même si ce qu’on traverse en ce moment est anxiogène, ça n’a pas d’effets directs sur mon écriture, ça m’amène plutôt à aller à l’essentiel. À me donner plus généreusement comme écrivain que lorsque je suis occupé avec le bar. » Son seul stress, dit-il, est du côté financier et du fait que ses proches travaillent dans le milieu de la santé.

Mais il comprend tout à fait ses collègues qui puissent être freinés dans leur élan. « Chaque personne vit ça de façon différente. Je n’ai pas d’enfant, ne suis pas en télétravail à la maison. Mais j’ai eu des moments dans ma vie qui s’approchaient d’un état dépressif ou du burnout. Je n’arrivais pas à lire. On essaie de se faire croire qu’on a le temps maintenant, mais ce n’est pas le temps qui manque, c’est surtout la concentration. Les gens n’ont pas la tête à ça. » 

Il faut être disposé, car la lecture n’est pas vraiment une distraction, plus un investissement intellectuel, de façon prolongée.

Stéphane Larue, écrivain et copropriétaire de bar

L’intrigue du deuxième roman de Stéphane Larue se déroule dans les années 80, il est donc très loin du coronavirus dans son écriture, mais, selon lui, « ce que nous sommes en train de vivre force tous les domaines confondus à réfléchir sur leurs pratiques respectives ». « Je pense que cette crise amène des questionnements qui devraient être là tout le temps, qu’on ne se pose pas assez souvent à cause du tourbillon des choses. Ça va peut-être apporter quelque chose de plus hygiénique vis-à-vis de la production culturelle… »

Enfin, il y a la question de la pertinence, que se posent tous les créateurs. Certains auteurs ont vu leurs livres sortir en pleine crise avec l’impression que ce qu’ils contenaient n’avait plus de lien avec notre réalité. C’est sans compter aussi ceux dont les intrigues se déroulent au présent, et qui devront ajuster leurs créations au marqueur historique incontournable qu’est devenue la pandémie de 2020, pour respecter le contrat de vraisemblance. Contrairement aux journalistes qui sont constamment collés sur l’actualité, on demande plutôt aux écrivains et aux créateurs d’avoir une vision plus globale, contenue dans une forme, et de pouvoir se projeter dans l’avenir, d’avoir au moins l’impression que ce qu’ils font dans la solitude créatrice aura du sens lorsque ce sera offert au monde plus tard.

« Je me demande tout le temps pourquoi j’écris ce que j’écris », dit Élise Turcotte. « Le doute est donc encore plus important en ce moment. Dans tout événement, les choses mettent beaucoup de temps à se déposer dans une autre mémoire et une forme adéquate. L’écrivaine Kathryn Harrison avait écrit un article où elle disait : to write, stop thinking [pour écrire, arrêtez de penser]. Ça dit tout. Pour écrire, il faut entrer dans un autre mode d’appréhension du réel. Pour l’instant, j’en suis incapable. »