Après une guerre civile, une famine et d’innombrables conflits ayant mené à l’Effondrement, les humains ne sont plus que 1 milliard pour résister à l’armée de rats qui ravagent tout sur leur passage. Une résistance féline se prépare. Menés par Bastet, les chats tentent d’imposer leur loi. Avec Sa majesté des chats, Bernard Werber offre une suite à la dystopie publiée en 2016 Demain, les chats. Entrevue.

Samuel Larochelle Samuel Larochelle
Collaboration spéciale

Q. Pourquoi choisir le chat pour régner sur le monde ?

R. Les chats sont mystérieux. Ils nous sortent de notre zone de compréhension et nous observent silencieusement. On se demande ce qu’ils pensent de nous et s’ils ont compris des choses que nous n’avons pas comprises, quitte à se demander s’ils sont plus intelligents que nous. L’humain a détruit la forêt amazonienne et provoqué des phénomènes de surpopulation, de guerres et d’insécurité constante dans les grandes villes. L’hypothèse de mon roman suggère que nous vivons non pas un problème éthique ou politique, mais un problème d’espèce. Les chats n’ont pas ces problèmes. Pendant que les humains veulent toujours plus de territoires et qu’ils tentent d’envahir les autres avant que ceux-ci ne le fassent, les chats vivent tournés vers leur propre bonheur dans le souci de se reposer, de bien manger et d’être tranquilles.

Q. Pourquoi raconter cette histoire du point de vue du leader des chats, Bastet ?

R. Afin de me projeter dans la narratrice, je devais bien la connaître. Je me suis donc inspiré de mon propre chat, Domino, qui a un côté diva, un peu arrogant et plein de mauvaise foi. Ça m’amusait d’avoir une héroïne avec plusieurs défauts. Elle veut toujours avoir raison, même si d’évidence elle a tort… comme plusieurs politiciens, d’ailleurs. Son côté mégalomaniaque, qui la pousse à croire qu’elle est la plus forte, a quelque chose d’amusant.

Q. De page en page, on découvre ses critiques de l’humanité. Est-ce un moyen d’exprimer vos opinions en adoucissant la réception des lecteurs, puisque cela vient de la bouche d’un chat ?

R. Oui, c’est la même technique utilisée par La Fontaine : faire dire par un animal certaines vérités pas politiquement correctes que plus personne ne veut dire. Cela permet aux lecteurs d’accueillir ces idées. Dans le roman, une chatte assiste à un massacre d’enfants dans une école. Pour les humains, c’est devenu pratiquement une normalité, car cela arrive souvent. On trouve toujours un discours étrange pour légitimer cela d’un point de vue politique ou religieux. Pour un chat, c’est juste un humain qui tue d’autres humains. C’est bon de rappeler que ce n’est pas normal. Je ne peux pas le dire en tant que Bernard Werber, mais je le peux en tant que Bastet.

Q. Pourquoi imaginez-vous si souvent un nouveau monde dans vos romans ?

R. Tous les matins quand j’écoute les nouvelles, je me dis que quelque chose déconne dans le système. Même si je suis heureux d’assister à cette période d’évolution de la civilisation, avec l’accès aux informations et aux outils de prise de conscience, il est temps maintenant de trouver des solutions. Les politiciens ont un peu baissé les bras. Ils ne font que répéter les choses anciennes qui n’ont pas fonctionné. C’est donc à nous, les créateurs de science-fiction, d’utiliser notre intelligence et notre imagination pour parler autrement de choses étonnantes et scandaleuses que nous voyons aux actualités.

Q. Vous voulez donc faire œuvre utile ?

R. Longtemps, la science-fiction se contentait de faire peur, mais une fois qu’on a eu peur et qu’on a imaginé le risque que la société ressemble à 1984 ou à La planète des singes, il faut trouver des solutions. Dans mon livre Le papillon des étoiles, je proposais de quitter la planète pour en coloniser une autre. Dans Les fourmis, j’explorais les solutions proposées par d’autres formes d’intelligences animales. Cette fois, j’ai choisi les chats, qui sont plus proches de nous que les insectes. Je crois que l’idée d’un monde où les animaux reprennent le pouvoir n’est pas si saugrenue. À Paris et dans les banlieues, on retrouve 15 millions d’habitants pour 30 millions de rats. Ils sont là, à l’affût d’une faiblesse pour nous envahir. Si vous croyez que notre monde ne risque rien, détrompez-vous !

Q. Vous écrivez que les chats, de nature indépendante, devront renoncer à leurs pulsions d’individualisme pour s’unir et régner. Faut-il y voir un miroir de ce que l’humanité pourrait faire ?

R. Oui, c’est une thèse qui revient souvent dans mes livres. Les chats du roman tendent vers une solution donnée par les fourmis : on se réalise dans le bonheur collectif. Pour moi, il y a deux tendances de vie sociale animale. D’un côté, celle des rats, avec un système de hiérarchie où les plus forts détruisent les plus faibles. Puis, celle des fourmis, qui prônent la solidarité et qui viennent en aide aux malades, aux vieux et aux blessés.

Q. Roman Wells, le descendant d’Edmond Wells, est obsédé par la préservation des connaissances. En parallèle, les fanatiques religieux, qui sont opposés à la science et au progrès, tentent d’empêcher la population de s’éduquer. Craignez-vous un retour à l’obscurantisme ?

R. Bah oui ! Je ne sais pas comment ça se passe au Québec avec les populations étrangères qui essaient de s’intégrer, mais chez nous, c’est difficile. Plusieurs jeunes ont renoncé à l’école et traînent dans les rues pour vendre de la drogue. Quand des enfants touchent plus d’argent que leurs parents en étant en marge de la société et en ne suivant pas le système scolaire, ça veut dire que l’ensemble du système a échoué. On ne leur a pas fait comprendre l’intérêt d’être éduqués, mais plutôt l’importance de l’argent et de la consommation.

Q. Dans le roman, certains humains sont accusés des violences envers la race animale lors d’un procès dont le juge est un porc. Si vous étiez le juge d’un procès des humains, à quoi ressemblerait votre verdict ?

R. Ce serait un procès très long pour entendre les arguments des deux côtés. Il n’y a pas de solution simple. Je ne dirais pas que les humains sont tous minables et les animaux, formidables. C’est plus compliqué que ça. Je n’ai pas d’avis très tranché, autre que celui de respecter toutes les formes de vie.

Q. Vous écrivez que l’art peut soigner la peur. Comment ?

R. L’art peut faire oublier la peur. Quelqu’un qui vient d’être viré de son travail peut écouter un morceau de Mozart ou de Bach, et cela fera diversion. Il pourra se dire : « Je vis des choses affreuses, mais il existe quand même du beau. » Le cerveau enregistre alors que tout n’est pas moche. L’art peut réduire la violence du monde aussi bien que l’augmenter. Les films d’horreur où les gens se font décapiter, ce n’est pas anodin. Cela dit, l’art beau est salvateur et permet aux gens sensibles de mieux supporter les vicissitudes de ce monde.

Bernard Werber sera au Salon du livre de Montréal pour des séances de dédicace
les 21, 22, 23 et 24 novembre.
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IMAGE FOURNIE PAR L’ÉDITEUR

Sa majesté des chats, de Bernard Werber