Au musée Carnavalet à Paris, il y a trois chambres d’écrivain qui sont exposées. Celles de Marcel Proust, d’Anna de Noailles et de Paul Léautaud. Ce ne sont pas des reconstitutions fidèles de leurs pièces, mais une mise en contexte d’objets authentiques qui leur appartenaient. Et malgré ça, je suis allée les voir deux ou trois fois lors de mes pèlerinages littéraires dans les lieux d’existence et les tombeaux d’écrivains de la Ville Lumière.

Chantal Guy Chantal Guy
La Presse

C’est donc dire l’émotion que j’ai ressentie en voyant le bureau et l’atelier de Réjean Ducharme, qui n’étaient pourtant présentés qu’en photos, hier, lors d’une conférence de presse au Théâtre du Nouveau Monde annonçant ce legs exceptionnel au Musée de la civilisation à Québec. D’ici 2022, tout le monde pourra aller voir les antres de création de l’écrivain le plus secret du Québec, disparu en 2017, et y entrer. En tout cas, je sais où se fera mon prochain pèlerinage littéraire.

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Tout le contenu du bureau et de l’atelier de l’écrivain de l’ombre, Réjean Ducharme, mort il y a deux ans, a été légué au Musée de la civilisation de Québec par sa succession.

« C’est incroyable », me confie Rolf Puls, ancien directeur de Gallimard Québec, présent à ce dévoilement, et qui connaît pourtant très bien le personnage pour avoir collaboré avec sa compagne Claire Richard, qui le protégeait.

On a beau se creuser la tête, aucun exemple de cabinet d’artiste québécois ou canadien conservé tel quel ne nous vient à l’esprit. Et là, on parle de Réjean Ducharme, dont on ne connaît pratiquement rien de la vie personnelle.

« Le seul exemple auquel je pense est l’atelier en bordel du peintre Francis Bacon, dit-il, fasciné. L’atelier de Ducharme, on dirait un gigantesque Trophoux. » C’est le nom que Ducharme, alias Roch Plante, donnait à ses œuvres plastiques, constituées d’objets trouvés dans ses pérégrinations à Montréal. Sur place, on pouvait voir un Trophoux inachevé fabriqué de centaines d’élastiques, de pièces de métal et de deux ou trois noix insérées comme des boulettes dans une sauce à spaghetti.

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Un Trophoux inachevé de Réjean Ducharme

Personne n’est jamais entré dans ces pièces, m’explique Monique Jean, la voisine, exécutrice littéraire et liquidatrice de la succession de Réjean Ducharme. Dans son appartement où il vivait avec Claire Richard, partie un an avant lui, il avait son étage.

Je n’étais jamais allée en haut, et lorsqu’il est décédé, il fallait vider les lieux. Quand j’ai vu tout ça... Je me suis dit qu’on ne pouvait pas ne pas offrir ça.

Monique Jean

Elle a raison. Les historiens de la littérature doivent en brailler de joie, vraiment. On n’aura pas le lit ou le pot de chambre de Ducharme, comme ceux de Proust ou de Léautaud, des trucs trop intimes pour Monique Jean, mais le bureau et l’atelier sont en quelque sorte un cadeau « Ins Pérée et Inat Tendu » (selon le titre d’une de ses pièces), « en reconnaissance de la dette de Ducharme envers tous ceux et celles qui ont accepté, tout simplement, d’un accord tacite, sa discrétion, pour remercier chacun et chacune d’avoir accepté les conditions qui lui étaient nécessaires pour écrire et accéder à la liberté qu’il recherchait », a-t-elle déclaré lors de la conférence de presse.

J’ai scruté rapidement, comme une vraie fouine, les photos du bureau et de l’atelier laissés en l’état lors de sa mort. Dans la bibliothèque du bureau, une photo de Marilyn Monroe, une ancienne bouteille de bière Labatt 50 — la dernière avant d’arrêter ? En souvenir d’une brosse mémorable avec Charlebois ? Les chercheurs, eux, sont particulièrement intéressés par le millier de livres de sa bibliothèque, usés et annotés par l’écrivain, dont il m’était impossible de lire les titres. Pour la conférence, on a aussi présenté quelques artefacts. Sa table de chevet où étaient empilés de vieux dictionnaires maganés aux pages flottantes avec des notes au crayon à mine, un coffre à outils visiblement d’une autre époque, la laisse et le collier avec une médaille immatriculée en 1987 de son chien Blaize.

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La laisse et le collier avec une médaille immatriculée en 1987 de Blaize, le chien de Réjean Ducharme

Dans son atelier, rempli de babioles qu’il voulait transformer en trésors fous, des photos épinglées un peu partout d’artistes importants pour lui. Dans le document fourni par le Musée de la civilisation, on mentionne Louis-Ferdinand Céline, Jean-Paul Riopelle, Virginia Woolf, Léon Tolstoï, Émile Nelligan, Gérald Godin, Gabrielle Roy et sainte Thérèse de Lisieux. Mais j’ai cru voir aussi la jeune Luce Guilbeault.

Ce sera difficile d’attendre jusqu’à l’exposition pour voir physiquement tout ça. Et c’est un travail de moine qui attend les conservateurs comme Vincent Giguère, qui devront reconstituer à l’identique ces espaces, « mais c’est un défi extrêmement stimulant », dit-il. Selon lui, l’écrivain et l’artiste sont indissociables, et c’est pourquoi nous avons le bureau et l’atelier.

Les œuvres plastiques rendent visibles les jeux que Réjean Ducharme composait avec les mots.

Vincent Giguère, conservateur au Musée de la civilisation

Et soudain, la passion de Ducharme pour les dictionnaires, avec leurs mots isolés qu’on doit combiner pour faire de la littérature, ainsi que pour les objets abandonnés auxquels il redonnait vie, se comprend encore mieux.

Le bureau et l’atelier de Réjean Ducharme ne seront pas exposés de façon permanente au Musée de la civilisation, me dit son directeur, Stephan La Roche, qui confie être en discussion avec la Bibliothèque nationale de France. Ça se pourrait que tout ça se promène, finalement. Il ne faudra donc pas rater l’exposition promise d’ici 2022. Juste en photos, c’est déjà extrêmement émouvant.