« Le seul endroit au monde où j’ai le sentiment que mon âme vole, c’est dans la toundra. » Ça fait 30 ans que Jean Désy parcourt le Nunavik. Le poète et médecin « dépanneur » vient de publier Être et n’être pas, un récit tiré de son journal de bord qu’il tient quand il travaille dans le Grand Nord. Un récit sur les drames actuels des Inuits. « La réalité au Nunavik est devenue souffrante et ces années-ci, plus que jamais », écrit-il. Entretien.

Éric Clément Éric Clément
La Presse

PASSIONNÉ PAR LE GRAND NORD

PHOTO FRANÇOIS COUTURE, FOURNIE PAR XYZ ÉDITEUR

Passionné par le Grand Nord, Jean Désy met le doigt dans Être et n’être pas sur les souffrances diverses des Inuits, ravagés par des vagues de suicides, le problème de l’alcoolisme et le recours aux drogues…

« Le rapport au désert froid me fascine ; le fait que le quart du territoire québécois soit constitué de toundra, un endroit bien plus dangereux que la plupart des déserts chauds. Un paysage grandiose où les gens ont survécu. En 1950, à peine 2000 Inuits y vivaient de manière traditionnelle. Maintenant, environ 15 000 personnes vivent dans 14 villages, et la population continue de croître. Mais jusqu’au milieu du XXe siècle, le mode de vie, c’était la survivance. »

ALCOOL, DROGUES ET SUICIDES

La majorité des gestes médicaux qu’accomplit le docteur Désy portent sur les conséquences de l’alcoolisme ou de la prise de drogues. « Dans les villages, il y a beaucoup de souffrance, même si les Inuits ont la même possibilité de services médicaux qu’ailleurs au Québec. Il y a beaucoup de suicides et de détresse psychologique. » L’an dernier, il y a eu une dizaine de suicides à Puvirnituq (un village de 2000 âmes). Comme s’il y en avait eu 500 à Montréal… « Sociologiquement, cette souffrance se répercute avec beaucoup d’accidents, de violence, de crimes et de maladies infectieuses », dit-il.

POURQUOI TANT DE SOUFFRANCES ?

PHOTO AARON VINCENT ELKAIM, ARCHIVES THE NEW YORK TIMES

Collecte de moules à Kangiqsujuaq, au Nunavik

« Cela dépasse mes compétences de médecin. C’est un problème de santé communautaire. D’ordre culturel, sociétal et politique. Et ça se dégrade depuis 30 ans. C’est délicat d’en parler quand on n’est pas inuit. Je me permets d’y réfléchir seulement parce que je suis un aîné. Mais la solution devra être d’inspiration inuite, même si le Sud doit prendre conscience de l’existence du Nord, d’une zone peuplée d’Inuits qui vivent au Québec, se sentent québécois et sont issus d’une culture qui n’a rien à voir avec les cultures innue (montagnaise), anglaise, française et américaine. »

UNE CULTURE EN ÉVOLUTION

« Les jeunes Inuits vont moins dans la toundra. Ils se coupent de la nature comme jamais auparavant. Comme ailleurs au Québec. Les femmes inuites, qui ont une prise de conscience très importante, sont très préoccupées. La fascination du web et de l’écran, l’accès instantané au monde entier – pas un Inuit qui n’est pas connecté –, c’est problématique et exacerbé quand on est isolé et qu’on manque d’instruction. Ça augmente la détresse, surtout quand tu habites dans un village de 1200 personnes et que ça te coûte plusieurs milliers de dollars pour aller à Montréal en avion. »

DÉSENCLAVER LES INUITS ? 

« On m’a déjà parlé d’un projet de train jusqu’au Nunavik. Une utopie, mais peut-on rêver ? Le jour où les villages seront désenclavés, tout changera. Quand tu as 18 ans, il faut que tu puisses déguerpir de temps en temps. Il faut aussi que le Nord et le Sud soient plus en contact. Avec, par exemple, une petite succursale de l’Université du Québec à Kuujjuaq. Rêvons ! Ou encore une chaire d’inuktitut, la langue que parlent les Inuits, à Laval et à l’UQAM. Des Inuits l’enseigneraient. Vingt ans plus tard, ces échanges auraient des effets. Les gens du Sud se sentiraient chez eux dans le Nord. Et vice-versa. »

L’ART PEUT-IL ÊTRE UNE SOLUTION ?

« Oui, car les Inuits sont d’extraordinaires créateurs. Plus le monde inuit peut exporter ses créations, plus le Sud découvre cet art et plus des jeunes Inuits de 13, 15 ou 18 ans peuvent se dire : “On en vaut la peine, on n’est pas si minuscule, on existe.” On le voit avec les Innus, notamment Joséphine Bacon et Naomi Fontaine, dont la parole a été reçue par les Québécois. C’est un élément de santé pour des jeunes Innus qui se disent qu’eux aussi peuvent exister. Et ça les éloigne des pilules, de l’hôpital ou de la prison. L’art est un moyen, oui. »

L’HABITAT COMME PISTE

« Des étudiants en architecture de l’Université Laval ont organisé un colloque, Habiter le Nord. Un de mes amis architectes va à Salluit depuis des années pour réfléchir à un habitat plus approprié à la culture inuite. Les Inuits souffrent parce qu’ils habitent des maisons qui n’ont rien à voir avec leur psyché profonde. Des maisons en rangée comme des bungalows à Charlesbourg. Voici un problème à prendre en considération. Il faut aussi penser en termes d’habitation du territoire et d’amour du territoire. Pour éviter que le Québec se coupe d’une partie de ses forces vives. »

POSTFACE DE NIAP 

L’artiste inuite Niap, originaire de Kuujjuaq, signe une postface encourageante à l’adresse des jeunes et des aînés inuits. « Elle parle avec une belle sagesse et montre qu’il ne faut jamais lâcher. Je serais découragé si ce livre envoyait un message de détresse. Je me sentais une responsabilité d’aîné de parler de l’état de souffrance du Grand Nord. Mais il y a de l’espoir, notamment quand on voit que, par exemple, chez les Cris, la situation sociale s’est nettement améliorée. Les Inuits ont foi en eux-mêmes. Leur souffrance ne sera pas perpétuelle parce qu’ils ont des qualités de résilience remarquables. » 

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Être et n’être pas Jean Désy XYZ Éditeur 192 pages