En 1989, Marie Laberge publiait son tout premier roman, Juillet, un court récit. Trois décennies plus tard, elle revient à une forme plus compacte avec Traverser la nuit, un opus dense et chargé où l’on suit la trajectoire de vie d’Emmy, une femme qui réapprend à vivre, non sans difficulté, au cœur de la nuit… jusqu’aux premières lueurs de l’aurore.

Iris Gagnon-Paradis
Iris Gagnon-Paradis La Presse

À la chaleur accablante de Juillet, qui faisait craquer le vernis des apparences dans une famille sur le point d’imploser, Marie Laberge oppose dans Traverser la nuit, qui arrive en librairie aujourd’hui, la solitude froide de l’hiver, où Emmy, après avoir décidé de tout quitter — son emploi, son chum, Montréal — se retrouve seule dans une ville nouvelle, aux prises avec des souvenirs douloureux qui remontent et qu’elle tente par tous les moyens d’étouffer.

Mais il ne faut pas en tirer comme conclusion que Traverser la nuit est une histoire nécessairement sombre. Car, comme le remarque la romancière, de fort bonne humeur, rencontrée dans le bureau de son éditrice, chez Québec Amérique, « traverser la nuit, c’est traverser la noirceur et arriver à l’aurore ».

Marie Laberge le connaît bien, ce point de bascule où les ténèbres cèdent place à la lumière, elle qui a comme rituel de travail, lorsqu’elle est en période d’écriture, de s’installer à son bureau, pour écrire, à 3 h 30 du matin.

« J’ai toujours écrit comme ça ; j’aime traverser la nuit, que le jour se pose sur ma feuille de papier — car c’est comme ça que j’écris, sur du vrai papier, avec une vraie plume. »

Voir l’aurore m’éblouit chaque fois. Voir le soleil arriver et bouleverser la noirceur, c’est une promesse tenue tous les matins, quel que soit notre état d’âme.

— Marie Laberge

Un personnage empreint de mystère

Chaque roman est une aventure qui se dévoile au fil des pages pour Marie Laberge. « Je travaille avec une sorte d’impulsion profonde qui vient des viscères, je ne sais jamais où elle va me pousser. »

Elle avoue avoir été « beaucoup bousculée » par le personnage d’Emmy. « Dès le début, j’ai été vraiment habitée par ce personnage, sa voix, sa sensibilité et sa profonde détresse. C’était un personnage tellement particulier qu’il fallait consentir à elle, sinon elle se tairait. C’est comme une coquille, cette femme-là, un œuf à la forme parfaite, mais si fragile. Écrire sur elle, c’était mystérieux, prenant, angoissant… »

Le roman s’ouvre sur une fuite : « Le matin de ses cinquante ans, Emmy Lee referme la porte de l’appartement qu’elle occupait. Sur la table, à l’endos d’un reçu d’épicerie, elle a griffonné “Parti. That’s it.” et laissé sa clé sur cette note laconique. »

Le lecteur suivra ensuite la route solitaire qu’empruntera ce personnage peu commun à travers une série de flash-back qui, peu à peu, révèlent ce qui se cache sous cette coquille, et ce qui l’a fait craquer. Et si cette fêlure, tout en annonçant la débâcle, permettait aussi l’apparition de la lumière ?

Fille de personne

« La première chose qui m’est venue avec ce roman est ce questionnement : comment fait-on, dans une société où tout le monde veut tellement être quelqu’un, quand on a été traité comme rien et qu’on n’a d’importance aux yeux de personne, pas même soi-même ? »

Emmy porte un lourd passé dont le lecteur découvre la véritable teneur au fil des pages ; abandonnée bébé par sa mère, elle a vécu dans un orphelinat pour enfants autochtones, sans en être une elle-même, ce qui accentue l’impression de solitude absolue de ce personnage qui ne se plaint jamais, « n’a rien et ne réclame rien », ce qui est très rare à notre époque où on a tendance à croire que tout nous est dû, constate l’autrice.

Emmy avait saisi depuis toujours qu’elle ne trouvait ni raisons ni coupables à ce qui pouvait constituer ses “pourquoi”. Elle ne cherchait pas. Elle admettait. Pour ce qui était de consentir, elle n’était pas sûre de comprendre le sens exact de ce verbe.

Extrait de Traverser la nuit

À travers l’histoire d’Emmy, ce sont tous ces « désertés » de la société à qui Laberge donne une voix : les orphelins autochtones, les enfants victimes de sévices, les personnes âgées abandonnées dans des résidences froides et impersonnelles, incarnées par le personnage pivot de Jackie.

Écrire la suite

Traverser la nuit est le quinzième roman de Marie Laberge — si on compte l’œuvre audio Martha qui, si elle n’a pas été publiée sous forme de livre, a occupé trois ans de sa vie. L’autrice, qui semble infatigable — elle a écrit environ un livre tous les deux ans depuis trente ans ! —, travaille déjà à un nouveau projet, qu’elle désire garder secret.

Celle qui s’est d’abord fait connaître dans les années 80 pour ses pièces de théâtre pense-t-elle renouer avec ce genre un jour ? « Le roman, pour moi, est plus agréable, plus confidentiel, un murmure entre deux personnes. Alors qu’écrire du théâtre, c’est se mettre des bâtons dans les roues ! Mais il m’arrive encore d’avoir envie de me mettre des bâtons dans les roues ! », lance-t-elle en riant.

Si elle croit ne pas encore avoir dit adieu au théâtre, elle constate cependant que son répertoire, lui, ne semble pas intéresser les producteurs aujourd’hui. « J’ai écrit 22 pièces, et la dernière fois que j’ai été jouée, c’est en 2005. Je crois que j’ai encore des choses à dire en théâtre. Mais il faudra que ce soit une pièce qui s’impose profondément à moi, car ce n’est pas certain que ce sera joué », avance-t-elle avec lucidité.

Ce qui est sûr, c’est que peu importe l’acte créateur, il naîtra d’abord en solitaire, quelque part entre les ténèbres de la nuit et la lueur du jour, dans un espace dénué de jugement. « Lorsque j’écris, c’est d’abord entre moi et la poubelle ; un espace de liberté totale. Il faut que je puisse écrire tout ce qui me vient, même ce qui me choque ou me semble puéril. C’est le plus grand luxe de ma vie, et le seul vrai luxe », conclut-elle.

IMAGE FOURNIE PAR QUÉBEC AMÉRIQUE

Traverser la nuit, de Marie Laberge

Traverser la nuit

Marie Laberge
Québec Amérique
184 pages