« N’écrivez pas sur la musique. La musique parle pour elle-même. » Si Stanley Péan cite le conseil de Miles Davis, il ne le suit pourtant guère, écrivant sur le jazz, parlant si bien de lui. De préférence la nuit.

Natalia Wysocka
La Presse

Stanley Péan le rappelle : « Hollywood est allergique aux happy ends. Et je ne connais pas beaucoup de happy ends dans le jazz. »

C’est peut-être pour cela, constate-t-il, que les films biographiques consacrés aux grands de la note bleue sont souvent terriblement fleur bleue. Gentillets, consensuels. Dénués d’élan, d’ivresse, de passion, de douleur. De tout ce qui fait du jazz le jazz.

Justement, qu’est-ce que le jazz ? C’est l’une des questions que l’écrivain-encyclopédie aborde en ouverture de son troisième essai consacré au genre musical qui le fait tant vibrer. Intitulé, si poétiquement, De préférence la nuit. En guise de réponse à cette interrogation sans fond, il cite Louis Armstrong : « Le jazz, c’est ce que je montre du doigt quand je dis : “Ça, c’est du jazz. »’ »

Ça, c’est une saprée bonne citation. Et elles sont nombreuses dans ce recueil de textes si bien ficelés publié chez Boréal. Des textes fouillés qu’il lira également sur scène mercredi, au Festival international de littérature, entouré de ses complices-musiciens, le pianiste Anthony Rozankovic, le saxophoniste Samuel Blais et le contrebassiste Michel Donato. Des textes songés, inspirés par une autre idée. À savoir : « Qu’est-ce que l’on raconte sur les jazzmen, ou sur les artistes féminines de jazz, à travers différentes autres formes artistiques ? » À travers le cinéma, la littérature, la dramaturgie, donc ?

L’importance du contexte

Malheureusement, remarque Stanley Péan, trop souvent, l’histoire que l’on raconte est dénuée de ses racines. De ses origines. De son propos politique. De l’Histoire, justement. Pourtant, parler de cette musique sans la remettre dans son contexte semble non seulement absurde, mais carrément impossible.

On ne peut pas voir l’art comme s’il avait été créé dans une tour d’ivoire. Et parler de jazz sans parler de la cause noire, c’est comme parler de Guernica de Picasso sans expliquer la guerre civile espagnole.

Stanley Péan

Lui explique avec force détails les parcours extraordinaires de ces personnages qui peuplent ses pages comme sa collection de disques. Parmi eux, Lee Morgan, trompettiste de génie au destin aussi tragique qu’incroyable. Puis, Bix Beiderbecke, cornettiste au destin non moins tragique et incroyable. Avertissement : la façon de raconter celui qui anime Quand le jazz est là sur les ondes d’ICI Musique risque fort de vous faire tomber dans un trou noir de YouTube à force de chercher une séance d’impro, une séquence de show, une interprétation inédite d’une pièce oubliée qu’il mentionne au détour d’une anecdote.

Non à l’idolâtrie

Pourtant, pour toute sa passion et son admiration, Stanley Péan ne fait pas partie de ceux qui idolâtrent inconditionnellement les artistes. Dans l’éternel débat « faut-il séparer la création de son créateur ? », il est catégorique. « Ce sont les œuvres qui restent dans nos esprits. Pas les hommes et les femmes eux-mêmes. » Ainsi, même s’il répète « aimer profondément » Miles Davis, il ne nie pas les failles du trompettiste culte. « C’était un personnage prétentieux. Un paon. Très amoureux de sa propre image. Même s’il a été important, capable de se réinventer constamment. » Il s’interrompt en pointant vers le haut-parleur du café qui diffuse doucement du Miles. « Tiens ! Décidément ! »

IMAGE FOURNIE PAR BORÉAL

De préférence la nuit, de Stanley Péan

De la même façon, Billie Holiday a beau être sa « chanteuse préférée de tous les temps toutes catégories confondues », il observe que « c’était quand même une mythomane ». Cette dernière occupe d’ailleurs une grande place dans son livre. D’abord sous les traits de Diana Ross, qui l’incarnait dans le long métrage de 1972, Lady Sings the Blues. Un film biographique, encore un, qu’il juge « bourré de clichés et historiquement inexact ». Mais un film qu’il a tant voulu visionner, ado, précisément pour Miss Ross, son coup de cœur absolu.

Pour moi, c’était l’éternel féminin, il n’y avait pas de plus belle femme sur la planète. Upside Down you’re turning me ! [Il sourit] C’était les hormones qui parlaient. À 13 ans, qu’est-ce que je connaissais à la musique et au chant ?

Stanley Péan

Il en a connu bien vite énormément. Surtout grâce à sa mère qui, après avoir visionné avec lui le film susmentionné, lui a conseillé de fouiller dans ses disques pour « entendre la vraie Billie Holiday ». Puis, c’est en allumant la radio et en écoutant Gilles Archambault animer Jazz soliloque qu’il a élargi ses horizons. Celui qui est devenu son ami signe du reste la préface de l’essai, vantant la curiosité insatiable de Stanley Péan. « Je lui dois beaucoup, note-t-il. Encore aujourd’hui, Gilles m’arrive avec des trucs que je n’ai jamais entendus. Et je me dis : “Wow, comment ai-je pu vivre sans ça ? »’ »

Comme vous risquez sans doute de le faire après avoir lu ou vu De préférence la nuit. (Puis effectué une plongée prolongée dans les confins jazz de YouTube.)

En spectacle demain à 19 h, au Théâtre Outremont, suivi d’une rencontre animée par Gilles Archambault, dans le cadre du Festival international de littérature.

De préférence la nuit, Stanley Péan, Boréal, 272 pages, en librairie