En 2017, la Britannique Reni Eddo-Lodge a publié Why I’m No Longer Talking to White People About Race, un livre coup-de-poing qui dénonce le racisme structurel et qui a fait d’elle une voix incontournable dans le débat sur le racisme. Cette semaine, elle est l’invitée du Festival Metropolis bleu, qui lui remettra un prix pour son essai. Nous l’avons jointe à Londres avant sa venue à Montréal.

Nathalie Collard Nathalie Collard
La Presse

Que voulez-vous dire quand vous affirmez que le racisme est un problème de Blancs ?

Le racisme est une construction des Blancs, c’est un problème qui s’est répandu structurellement à cause des Blancs qui étaient d’accord avec l’idée de la suprématie blanche. C’est donc une question qui doit être abordée par les gens qui bénéficient de cette idéologie autant que par ceux d’entre nous qui sont perdants à cause d’elle.

Dans votre balado About Race, vous avez un épisode intitulé « Les femmes blanches qui pleurent sont racistes ». Que voulez-vous dire exactement ?

C’est un phénomène qui se produit tout de même assez souvent quand des gens qui ne sont pas blancs essaient de discuter de racisme avec des gens qui sont blancs. La personne blanche est submergée par ses émotions et se met à pleurer. Elle se sent coupable, impuissante, empathique… je ne sais trop. Elle demande : mais qu’est-ce que je peux faire pour changer les choses ? Je ne pense pas que ce soit planifié. Je comprends que c’est difficile d’être tenu responsable de quelque chose. Et je sais que c’est difficile et même épeurant pour tout le monde de devoir affronter la douleur des autres. Mais le fait est que les larmes de la personne blanche détournent l’attention de la discussion qu’on était en train d’avoir sur le racisme et attirent l’attention sur elle. Or, quand on est le destinataire de ces larmes et de cette émotion aussi souvent que je l’ai été dans ma vie, on commence à voir cela comme un mécanisme de défense qui empêche d’aborder les vraies questions.

Depuis la sortie de votre livre, et malgré son titre, vous parlez beaucoup de racisme avec les Blancs. Est-ce que la nature de la conversation a changé ?

Je crois que le débat public est beaucoup moins hostile à l’endroit de ceux qui luttent contre le racisme. Je dois dire que je suis surprise, mais le livre a vraiment mobilisé une majorité de gens. J’ai un passé de militante et j’ai remarqué que parfois, au sein de cette communauté, les gens sont tellement habitués à ce que rien ne change qu’ils deviennent méfiants face au changement. Mais je dois dire que mon livre a eu un impact. Pour des raisons évidentes, ces sujets peuvent demeurer confinés aux cercles militants ou universitaires. Ils ne sont pas toujours accessibles au commun des mortels. Je crois que mon livre a contribué à changer cela.

Le féministe actuel prône l’intersectionnalité, c’est-à-dire la reconnaissance qu’une personne puisse subir plusieurs discriminations (de genre, de race, de classe sociale, etc.). Est-il possible, selon vous, que les femmes blanches et les femmes racisées puissent travailler au sein d’un même mouvement qui défend les droits des femmes ?

Quand j’étais jeune, j’ai milité avec des femmes noires incroyablement talentueuses et nous avons forgé des liens fantastiques avec des femmes blanches féministes. Pour moi, oui, on peut militer au sein de groupes mixtes pourvu que les femmes blanches baissent la garde. Mon expérience, c’est que les femmes blanches ne veulent pas toujours parler des inégalités qu’elles disent vouloir combattre. Ce serait bien qu’à propos du racisme, elles disent : « Ok, cette question, je ne la connais pas vraiment, mais je fais confiance à ce que tu me dis » plutôt que de réagir agressivement en pensant que les femmes de couleur mentent lorsqu’elles parlent de leur expérience du racisme. Si c’était le cas, on ferait un travail incroyable ensemble ! Mais si les femmes blanches ne se posent pas ces questions, le mouvement ne pourra pas progresser et on se retrouve à mener les mêmes batailles que les femmes noires menaient il y a 30 ans.

Nous avons eu un grand débat ici autour de la question de l’appropriation culturelle. Quelle est votre réflexion sur cette question ?

Je ne connais pas bien la situation au Québec, mais il me semble assez délirant ou insensé qu’on ne puisse inclure dans un spectacle les personnes desquelles on va raconter l’histoire. C’est une omission énorme et ça me semble assez embarrassant. La question à se poser est toujours : s’il y a quelqu’un qui profite de la situation, qui est-ce ? Prenons un autre exemple : les dreads. Si je croise un gars blanc dans la rue qui porte des dreads, je m’en fiche pas mal. Je ne trouve pas que cela lui va bien, mais je m’en fous. Par contre, si une multinationale vendait partout dans le monde un kit pour se faire des dreads, ça poserait problème, car cette entreprise profiterait d’une culture sans créditer les gens. À mon avis, l’appropriation est avant tout une question économique, une question d’argent et une question de pouvoir. On pille les gens plus pauvres sans les créditer ou leur accorder une compensation. Quant à la question de la stricte représentation – être vu sur une scène, être visible –, ce n’est qu’une petite partie du problème. Quel est l’intérêt d’être vu si les gens comme vous vivent dans la pauvreté la plus abjecte ? Moi, je ne veux pas que les gens qui me ressemblent mènent le monde. Je veux transformer la société.

La traduction française de l’essai de Reni Eddo-Lodge, Le racisme est un problème de Blancs, a été publiée à l’automne 2018 aux éditions Autrement.

Horaire de Reni Eddo-Lodge au Festival Metropolis bleu : 

Cérémonie d’ouverture : le 3 mai, 17 h, à la salle Godin (Hôtel 10)

Remise du prix Des mots pour changer : le 4 mai, 14 h 30, à la salle Jardin (Hôtel 10)

Conférence Racism : A White Person’s Problem : le 5 mai, 12 h 30, au musée McCord (en anglais)