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Louis-José Houde: Chronique d'hiver de Paul Auster

Paul Auster est mon auteur préféré. Celui que j'ai le plus lu. Son dernier... (Photothèque Le Soleil, Jocelyn Bernier)

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Photothèque Le Soleil, Jocelyn Bernier

Louis-José Houde

collaboration spéciale

La Presse

Paul Auster est mon auteur préféré. Celui que j'ai le plus lu. Son dernier livre est une forme d'autobiographie dont il dit être en fait l'histoire de son corps, en passant entre autres par la nomenclature des endroits où ce corps s'est posé. Les adresses fixes où l'auteur a vécu sont décrites avec précision, et chaque adresse devient un petit chapitre de sa vie.

J'ai été moi-même un lecteur nomade pour ce livre, en posant mon corps un peu partout dans Paris. Voici où et comment certaines des 21 adresses de Paul Auster ont marqué ma lecture.

1- Paul Auster naît au New Jersey, première adresse: 75, South Harrison Street. Je suis dans mon appartement du 4e arrondissement. J'attends mes vêtements, qui subissent la rage de l'appareil laveuse-sécheuse tout-en-un. La même machine fait le lavage ET le séchage. J'ai évidemment, par mégarde, lavé mes vêtements DEUX fois de suite.

6- Paul Auster, étudiant, vit en résidence à l'Université Columbia, à New York. Toujours à l'appartement, je supervise mon lavage tout en lisant, en me disant que si mes vêtements ont été lavés deux fois, je pourrai sans doute les porter deux fois plus longtemps avant de les relaver. J'ai un lavage en banque.

7- Paul (je viens de couper le Auster, nous sommes maintenant familiers, je suis en bobettes depuis le début de la lecture) habite à présent Manhattan, West 107th Street. Son premier appartement. Il y passera le cap de la vingtaine. Moi, j'en suis à mon douzième appartement, j'ai 35 ans et je suis à un cheveu d'appeler mon père en pleurant pour des conseils techniques de laveuse. Je considère par contre DEUX fois l'idée d'appeler mon père en bobettes.

Le problème est que la machine a entrepris son cycle de séchage sans m'indiquer que le lavage était fini. En terme de hockey, elle a fait un «one timer», enchaînant les deux opérations, laissant à la merci du séchage certains articles qui ne vont pas à la sécheuse. C'est ainsi que j'encaisse la perte de mes pantalons de scène. Il ne s'agit que d'un jeans, mais un jeans de scène, quand on l'adopte pour la scène, il devient un fidèle complice, une zone de confort et de confiance. Et sur scène, en France, disons que j'ai besoin de toute la confiance que mes culottes peuvent me procurer. Je les essaie, mais ils sont maintenant serrés comme dans le Mile End et j'ai le petit 7-8 ans de trop pour ce genre d'aventure vestimentaire.

10- Paul entame lui-même un séjour à Paris. Il habite le 15e arrondissement. Nous sommes en 1971. Je lis ce passage dans un café de la rue Vieille-du-Temple, où j'ai commandé une bière justement en 1971 et l'attends toujours.

13- Paul conclut son séjour en France avec un arrêt de huit mois dans le sud-est de la Provence. La description des lieux et du contexte est magnifique. Je me trouve pour ma part installé sur un banc public de l'île Saint-Louis. J'aime beaucoup l'endroit, mais ça se passe mal. Le couple sur le banc voisin se donne dans un french avec une trame audio. Je n'ai rien contre un bon french en public, mais pas le droit de faire des hmmmmm et haaaaaa... entre les punchs.

14- Paul est de retour à New York et occupe un appartement de Manhattan. Je change de banc. Un sans-abri est allongé sur le banc à ma droite, fait une sieste. Je suis aux deux tiers de mon banc, c'est-à-dire que j'ai environ quatre pieds libres à ma gauche, deux pieds à ma droite. Un quinquagénaire enfreint deux lois non écrites du banc public en s'assoyant sur le même banc que moi, alors que plein d'autres sont libres, et par surcroît choisit la petite partie droite de deux pieds, au lieu de la vaste de quatre pieds. Nos cuisses se frôlent. C'est ridicule. Mais je résiste, il cède avant moi et part.

15- Paul fait une escale à Berkeley, Californie, en 1978. J'en suis à célébrer mon triomphe quand le sans-abri du banc voisin se réveille, s'installe au bout du banc en position assise, baisse son pantalon et... oui... ruine officiellement ma journée de son urine.

Le couple de frencheux n'a jamais cessé de s'ébruiter.

21- Après quelques adresses temporaires à Brooklyn, Paul adopte le quartier pour de bon. C'est de sa maison de Park Slope, qu'il habite depuis 20 ans, qu'il conclut le livre. J'ai beaucoup aimé, mais je suggère de lire d'autres ouvrages de Paul Auster avant d'acheter Chronique d'hiver. Je crois qu'on est davantage intéressé par la vie de l'auteur si on est familier avec son travail. Essayez Moon Palace, Oracle Night ou Invisible.

De mon côté, il est 1 h 34 du matin, et la joie que le spectacle donné ce soir m'avait procurée vient d'être mangée par un cave qui hurle sa vie devant mon appartement. Carrément. Il est saoul, est assis sur le trottoir et hurle, tout simplement. Attendez, ils sont deux. Y'en a un qui vient de roter. L'autre rit. Ils ont plus de 40 ans. C'est d'une tristesse inouïe.

Ai-je mentionné qu'il pleut depuis un mois à Paris ?

Demain, je m'en vais à Nice. Je dirais même que je décânice*.

* Merci, ça fait une semaine que je cherche un endroit québécois pour placer ça.




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