Le jour où Guillaume Pineault se stationne, en larmes, devant la maison de ses parents afin de leur annoncer que sa relation amoureuse de 12 ans est terminée, son père l’entraîne dans la cour, sous un arbre. Le fils espérait une « métaphore à la Fred Pellerin », mais non. Son père s’en remettait à la bonne vieille stratégie de la diversion. Lui parler de quelque chose d’autre – en l’occurrence d’une cabane à oiseaux – pour le distraire de sa tristesse.

Publié le 9 mars
Dominic Tardif
Dominic Tardif La Presse

La diversion : voilà une stratégie qui procure un temps ses effets apaisants, mais autour de laquelle il est peu éclairé de construire sa vie, au risque de passer à côté de celle-ci. Dans Détour, son premier spectacle qu’il offrait enfin mardi soir au Gesù après deux reports liés à la pandémie, l’humoriste de 38 ans fait l’inventaire de toutes les fois où il s’est laissé détourner de sa route par les conseils mal avisés d’un orienteur, par son inclination à suivre les autres sans réfléchir ou par sa propre peur de s’écouter.

Si la majorité des premiers solos comiques épousent la forme d’un parcours biographique durant lequel un nouveau venu raconte tout ce qui a précédé le grand moment de son apparition sous les projecteurs (enfance, études, amour), Détour surligne davantage la mise en abyme, au point où la soirée ressemble parfois à un bal de finissants auquel nous aurions été conviés afin de célébrer l’admission officielle de Guillaume Pineault dans le merveilleux monde de l’humour, objectif ultime de sa quête.

Diplômé en ergothérapie et en ostéopathie, l’attachant Maskoutain d’origine savait pourtant depuis le secondaire qu’il souhaitait gagner sa vie en faisant rire les gens : le voici devant nous, accomplissant très exactement ça.

Et le « p’tit gars tout mélangé » qu’il décrit est visiblement parvenu à trouver son chemin : avant même de présenter son heure et demie de blagues devant collègues et médias, il avait déjà écoulé 25 000 billets de ce spectacle qu’il étrenne depuis des mois un peu partout au Québec.

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Guillaume Pineault, sur la scène du Gesù, mardi

Roi de sa propre vie

Au cœur d’un écosystème humoristique où abondent les sympathiques trentenaires blancs pratiquant un humour à mi-chemin entre la tradition américaine du stand-up et celle plus québécoise de l’histoire échevelée racontée sur un ton amical, Guillaume Pineault faisait face à l’immense défi d’identifier sa propre couleur. À l’instar d’un Sam Breton, sa bonhomie figure parmi ses principaux atouts. Son personnage de scène est d’ailleurs toujours plus crédible lorsqu’il ose la sensibilité que lorsqu’il exagère la méchanceté – le dernier passage du spectacle, dans lequel Pineault tourmente des gamins, jure un peu avec le reste.

L’humoriste est donc de ceux avec qui il fait bon passer du temps, ce qui compte pour beaucoup. Ses textes ont pour principaux ressorts l’amusante familiarité du portrait qu’il dépeint.

Son père évitant maladivement les conflits ? On le connaît déjà – c’est peut-être un peu le nôtre – et on l’aime d’emblée. Sa mère, qui remuerait mer et monde pour ses enfants, mais à qui il arrive de prononcer des phrases absurdes ? On la connaît déjà – c’est peut-être un peu la nôtre – et on l’aime d’emblée.

Voyage désastreux, déménagement foireux, rencontre intime à la fois catastrophique et foireuse ; Détour aligne les anecdotes à un rythme soutenu et avec une irréprochable efficacité témoignant de la décennie d’expérience que Guillaume Pineault revendique. Face à des sujets qui lui auraient permis de creuser davantage – sa relation tumultueuse avec l’alcool, la solitude du célibat –, il préfère néanmoins rester en surface, plutôt que de se hasarder à baisser sa mitraillette à gags.

Son discours sur la pression masculine à multiplier les conquêtes sexuelles, ainsi que le camouflet qu’il réserve aux gars qui imputent leurs difficultés érectiles aux femmes (« ce n’est jamais de la faute des filles »), témoigne cependant d’un palpable sens des responsabilités chez celui qui demeure généralement le dindon de sa propre farce (plutôt que de ridiculiser les femmes qui l’entourent, un réflexe répandu chez ses collègues).

Derrière sa légèreté, Détour cache un message salutaire, en ce qu’il témoigne des effets pervers du conformisme, qui entraîne tant de gens dans des avenues qui les rendent malheureux. À la fin de son secondaire, Guillaume Pineault avait été élu roi du bal, il l’avait même inscrit sur son curriculum vitæ. Après mille et une bifurcations, il est aujourd’hui le roi de sa propre vie.

Détour est présenté en tournée partout au Québec.