La chanson humoristique sera à l’honneur tous les soirs jusqu’au 24 juillet dans Le show drôlement musical, un « happening » son et lumière du Festival juste pour rire. La Presse a profité de l’occasion pour jaser « musique » avec trois générations de comiques : le metteur en scène des représentations Alex Perron, le jeune rigolo et musicien Pierre-Yves Roy-Desmarais et l’ex-Cynique Marc Laurendeau.

Charles-Éric Blais-Poulin
Charles-Éric Blais-Poulin La Presse

De Rose Ouellet, alias La Poune, qui prenait la vie Avec un peu d’sauce, au groupe Omnikrom, qui « ajoute la sauce » pour qu’on Danse la poutine, des comiques épicent la chanson d’ici depuis près d’un siècle.

Yvon Deschamps, Rock et Belles Oreilles (RBO), François Pérusse, Les Denis Drolet : un échantillon du répertoire musico-humoristique sera présenté quatre fois par soir dans le cadre du Festival juste pour rire. Aux commandes de ce Show drôlement musical, l’humoriste Alex Perron, qui a poussé la chansonnette en 2001 sur On chante toujours mieux dans not’ char, premier (et dernier) album du trio Les Mecs comiques.

PHOTO ALEXIS AUBIN, COLLABORATION SPÉCIALE

Alex Perron, metteur en scène du Show drôlement musical

On sort de la pandémie, on a envie de bouger, d’avoir du fun, de fêter sans se casser la tête. La musique s’est imposée. Je me suis dit : “Pourquoi on ne revisiterait pas les classiques humoristiques ?” C’est un peu ma version du Bellagio.

Alex Perron, metteur en scène du Show drôlement musical

Voilà une belle occasion de faire le point sur les airs québécois qui dérident. « Ce sont souvent des chansons rassembleuses, inoffensives, parfois grivoises, et avec une bonne dose d’absurde depuis les années 2000, résume l’historien de l’humour Robert Aird. Le rire a deux rôles : un rôle de résistance et d’agression ; un autre de pacification, de cohésion sociale, de régulateur. Les chansons humoristiques québécoises, à 99 %, appartiennent à cette deuxième catégorie. »

Il cite parmi les hymnes fédérateurs Méo Penché, des Jérolas, Le temps d’une dinde, de Roland Hi ! Ha ! Tremblay, Le frigidaire, de Tex Lecor, ou encore la très paillarde Grenouille, d’André Guitar, « quoiqu’elle ait traumatisé une génération d’enfants dans les partys ».

Bien avant ça, La Bolduc, dans les années 1930, et la famille Soucy, dans les années 1950, chantaient aussi le banal avec un « bouton sur le bout de la langue » ou bien « une bière au bout du bras ».

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« On était dans ce que Mikhaïl Bakhtine appelait le bas corporel : le manger, le boire, la sexualité, explique M. Aird, auteur de L’histoire de l’humour au Québec, de 1945 à nos jours. Dans la première moitié du XXe siècle, la chanson dépeignait les trucs du quotidien, avec un côté slapstick. »

Rire ensemble

Pierre-Yves Roy-Desmarais, humoriste et parfois musicien, propose régulièrement des saynètes chantées dans les réseaux sociaux. Il adhère à la tradition des chansons qui fédèrent. « Il y a quelque chose qui m’épuise dans les trucs qui divisent, dit-il. Si l’humour peut servir à faire l’inverse, à rassembler, ça me fait du bien. Il y a des sentiments qu’on partage tous, même si c’est le mal-être. Je trouve qu’il y a quelque chose de beau là-dedans. »

Consultez la chaîne YouTube de Pierre-Yves Roy-Desmarais

Pourquoi parfois privilégier la chansonnette au stand-up ? « Le fait qu’il faut que le texte soit sur un beat, c’est un cadre supplémentaire avec lequel jouer », explique l’auteur-compositeur de la chanson-thème du Bye bye 2020. « Ça ajoute des effets comiques. Les contraintes sont les amies de la créativité. »

Le plus dur est de trouver le bon ton. Tu ne veux pas juste faire des jokes sur de la musique. Il faut que ce soit harmonieux, que les émotions soient alignées.

Pierre-Yves Roy-Desmarais, humoriste

Il suffit d’entendre son Ça va mal pour s’en convaincre. « Oui, je vois le verre à moitié plein, mais il est plein de marde », chante l’humoriste sur un air guilleret. « Une manière de puncher avec la forme », explique-t-il.

Avant lui, Les Denis Drolet, sur Hip-di-Hip, ont chanté des atrocités qui ne s’écrivent pas dans un journal sur un rythme allègre. La formule a aussi été utilisée par Laurent Paquin dans La vie expliquée aux enfants et par les Cyniques, dans les années 1960, dans la jadis scandaleuse Les frères du Sacré-Cœur.

« À l’époque, c’était très tabou de dire qu’il y avait des relations homosexuelles, voire pédophiles, chez les frères, se rappelle Marc Laurendeau, l’un des deux membres toujours en vie. Dans les vers d’une chanson, ça passait beaucoup mieux. Ça faisait vibrer la salle, qui rigolait très fort. »

Un peu comme un affreux médicament qu’on encapsule dans une gélule sucrée…

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Les Cyniques comptent parmi une poignée d’humoristes qui ont osé la satire sociale et politique (voir encadré). Selon Marc Laurendeau, les chansons de son regretté complice Marcel Saint-Germain, sous les soins musicaux de Stéphane Venne ou François Cousineau, étaient essentielles à la démarche et au succès du groupe.

Nos spectacles auraient eu un côté un peu trop sec s’il n’y avait eu que de la parole. La chanson amène de la fantaisie, de l’imprévu, un effet d’entraînement.

Marc Laurendeau, des Cyniques

Le quatuor, poursuit-il, creusait le sillon emprunté non seulement par Paul Berval (Ti-Poulet), Dominique Michel (Hiver maudit) et Raymond Lévesque (La famille), mais aussi par le chansonnier français Georges Brassens (Le gorille, Brave Margot), dont il partageait le sentiment anticlérical à l’heure de la Révolution tranquille.

PHOTO RÉAL SAINT-JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

Marcel Saint-Germain, Serge Grenier, Marc Laurendeau et André Dubois, du groupe Les Cyniques

Digne héritier des Cyniques, RBO s’est aussi forgé une réputation grâce à son répertoire musical. Au-delà de ses vers d’oreille rigolos et souvent inoffensifs – I Want To Pogne, Le feu sauvage de l’amour, Bonjour la police, Ça rend rap –, la troupe humoristique s’est distinguée par ses réalisations soignées, croit l’historien Robert Aird.

« Avec RBO, il y a eu un tournant pour une chose en particulier : l’enregistrement musical, la qualité sonore. Avant, on se contentait d’un petit rythme typique, avec deux ou trois notes, et on mettait l’accent sur les paroles. RBO, c’était travaillé, avec une vraie production. On ne pouvait plus retourner en arrière. »

L’humoriste Alex Perron ajoute que RBO a eu la bonne idée de retenir les services du musicien Patrick Bourgeois, au début des années 1980. Le regretté BB a notamment participé à l’enregistrement de l’album The Disque et composé la chanson-thème de l’émission de télévision.

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Autre exemple de cette « professionnalisation » : l’album des Mecs comiques a bénéficié de l’expertise du musicien Fred St-Gelais, réalisateur qui a aussi travaillé avec les humoristes Crampe en masse, Alain Dumas et Réal Béland.

« Ce qui nous accroche, ce sont les mélodies, les ritournelles, poursuit Alex Perron. Fantastique, des Denis Drolet, on la reconnaît immédiatement. Au-delà des paroles, c’est la musique des chansons qui nous reste dans la tête. Hier, en répétition, mon éclairagiste est parti en disant : “Maudit, je les ai toutes dans la tête.” »

La frontière entre humoristes qui chantent et chanteurs qui « humorisent » est parfois ténue. De nombreux comiques, comme Pierre-Yves Roy-Desmarais, sont aussi musiciens : François Pérusse, Laurent Paquin, Patrick Groulx, Les Denis Drolet, Les Chick’n Swell, Maxime Gervais, Sexe Illégal, Arnaud Soly, Virginie Fortin ou encore Les Appendices, qui ont fait fureur avec leur très absurde J’ai faim plus que Alain. Au compteur YouTube : plus de 7 millions de vues.

À l’inverse, de nombreux compositeurs sont aussi comiques à temps quasi complet : Les Trois Accords, Mononc’ Serge, Pépé et sa guitare, Bleu Jeans Bleu, Orloge Simard…

« Ce ne sont pas forcément des humoristes qui font de la chanson humoristique, acquiesce Robert Aird. On pense aussi à Plume Latraverse [revisité par Les Denis Drolet] ou à Beau Dommage, dont plusieurs chansons ont été écrites par Pierre Huet [ex-rédacteur en chef du magazine Croc]. Même Robert Charlebois avait des chansons amusantes, comme Entre deux joints. »

Le show drôlement musical – qui réunira dans le bassin de l’Esplanade de la Place des Arts quatre chanteurs, quatre danseurs, la DJ Debbie Tebbs et la drag queen Barbada – tient compte de cet éventail.

PHOTO ALEXIS AUBIN, COLLABORATION SPÉCIALE

La DJ Debbie Tebbs

« Je voulais avoir des chansons purement humoristiques, mais qu’elles soient mélangées avec des vers d’oreille, des tounes légères, pas nécessairement crampantes, mais qui se veulent drôles, indique Alex Perron. Je pense à Les brunes ne comptent pas pour des prunes, de Lio. »

Sans compter l’ajout de chansons involontairement risibles, puisque ratées, à double sens ou mal traduites… « Je survivrai, de Michèle Richard, par exemple », glisse Alex Perron.

Les chansons de Pierre-Yves Roy-Desmarais, justement, ont permis à de nombreux internautes de « survivre » au confinement. Ou du moins de mieux passer au travers. « C’est assez simpliste, faire des petites chansons sur l’internet, mais ça m’a permis de connecter avec le monde d’une autre manière complètement différente, explique l’humoriste. Ça devient des hymnes que les gens se mettent à chanter. Si tu fais juste du stand-up, je ne pense pas que les gens vont répéter tes numéros au bureau. Il y a quelque chose de particulier avec la musique pour ça. »

La chanson comique, n’est-ce pas là, pour reprendre les mots de La Poune, de l’humour « avec un peu d’sauce » ?

Le show drôlement musical est présenté gratuitement dans le bassin de l’Esplanade de la Place des Arts quatre fois par soir jusqu’au 24 juillet. La réservation de billets est obligatoire.

Consultez la page du spectacle

Des chansons satiriques ponctuelles

PHOTO ULYSSE LEMERISE, ARCHIVES LA PRESSE

Mononc’ Serge, chanteur et satiriste

Robert Aird, historien de l’humour, note la présence de chansons contestataires à saveur humoristique dans la presse québécoise peu après la Confédération. « Il y avait, dans les colonnes satiriques, des chansons politiques à entonner sur des airs connus. On devait imprimer les paroles et les notes de musique. » Or, il n’y a pas, au Québec, de tradition de chansons comico-politiques ancrée comme en France, juge-t-il. « Les premiers à le faire ont été Les Cyniques, avec entre autres Les frères du Sacré-Cœur. À l’époque, c’était très audacieux, très subversif, très anticlérical. Même La chanson très vulgaire, bourrée de sacres, était emblématique dans les années 1960. Il y avait ce côté politique associé à la Révolution tranquille. » La pièce, reprise plus tard par Crampe en masse, a été composée par François Dompierre et écrite par Jacques Godbout. « Ça défonçait les barrières de l’époque », note Marc Laurendeau, qui précise que son groupe mêlait satire sociale et humour absurde. Parlant de Crampe en masse, le duo s’est fait connaître en grande partie à la fin des années 1990 avec son émission polémique Black Out, où il proposait chaque semaine une chanson inspirée de l’actualité politique ou du contexte social. Mononc’ Serge s’est prêté au même exercice incendiaire pendant Ce show, animé par Mike Ward.