En 2020, le premier spectacle solo d’Arnaud Soly était au top de ma liste des spectacles d’humour que je voulais voir. J’étais curieuse de voir le passage au stand-up traditionnel de celui qui faisait déjà sensation sur le web avec ses vidéos hilarantes. Inutile de dire que j’ai été déçue, puisqu’il n’a jamais pu être officiellement lancé à cause de la pandémie, mais bien moins que le principal intéressé, brutalement interrompu dans son élan vers la scène.

Chantal Guy Chantal Guy
La Presse

« Déçu, le mot est faible », lance Arnaud Soly dans notre échange sur FaceTime où l’on peut reconnaître le décor de ses live. « Je pense que j’ai vécu toutes les étapes du deuil. Le déni, la colère, l’acceptation… Ma première devait avoir lieu en avril, on l’avait remise en mai, comme quoi on n’avait pas compris à quel point c’était sérieux ! »

J’ai trouvé particulièrement crève-cœur qu’Arnaud Soly, qui avait bâti son public en grande partie sur les réseaux sociaux et qui allait le rencontrer en vrai avec un spectacle rodé depuis quelque temps, soit forcé de retourner à l’humour en virtuel. Mais c’est finalement ce qui lui a valu quatre sélections au Gala Les Olivier, qui a dû être remanié pour 2021. Soly est en lice dans quatre catégories : Capsule web de l’année, Découverte de l’année, Artiste COVID de l’année et l’Olivier de l’année. Pas mal du tout pour quelqu’un qui a vu son année « scrappée » par un virus.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

L’humoriste Arnaud Soly (ici, chez lui, dans son studio) est en lice pour l’artiste COVID de l’année au Gala les Olivier.

« Je peux dire grâce à cette année-là, note-t-il. La raison pour laquelle j’ai quatre nominations, c’est parce qu’il n’y avait pas de spectacles ! Dans le sens où c’est là que j’ai pu me faire une place dans l’écosystème de l’humour, par mes capsules et mes live. Je suis très heureux que l’APIH [Association des professionnels de l’industrie de l’humour] se soit accommodée, en assumant qu’elle allait enlever des catégories pour en créer d’autres, comme la catégorie COVID. La plupart des galas, toutes disciplines confondues, ont dû remanier leurs catégories. Tout d’un coup, on parle plus de moi parce que j’étais extrêmement présent sur le web, surtout pendant le premier confinement, alors qu’il ne se passait pratiquement rien. »

Il ne se passait tellement rien pour à peu près tout le monde que le nombre d’abonnés d’Arnaud Soly a explosé sur Instagram, Facebook, YouTube ou TikTok, et je dois dire, comme beaucoup de ses fans, que certaines de ses vidéos ont apporté des éclats de rire à des journées déprimantes que rien ne venait dérider.

Arnaud Soly, qui se dit influencé par Bruno Blanchet (au temps de La fin du monde est à 7 heures), les Chick’n Swell et François Pérusse, s’est créé un style d’humour unique, mélange d’absurde et de naïveté intense, en plus d’avoir inventé des personnages irrésistibles, comme le gars fâché dans son char, le potineur Jean-Daniel ou Antonio, le caricaturiste vulgaire.

Que ce soit par de courtes vidéos très niaiseuses, des doublages ridicules d’émissions et de points de presse, des medleys musicaux professionnels de noms de ville ou de chansons de camp d’été ou des vidéos en direct d’une heure où son expérience d’improvisateur est grandement mise à profit, il est vrai qu’Arnaud Soly a été très présent. Jusqu’à l’épuisement. En août dernier, il a décidé de prendre une pause des réseaux sociaux, déstabilisé par des messages haineux suscités par deux vidéos où ses personnages se moquaient des complotistes et des antimasques. Son pire moment de la pandémie.

Je pense que ç’a ouvert un portail de haine, je suis devenu la bête de cirque de certains groupes complotistes, je recevais des messages à la minute. Au début, je répondais, car je n’arrivais pas à me détacher de ça, j’étais vraiment piqué.

Arnaud Soly

« Et il y a eu aussi tout le mouvement de dénonciations pendant l’été, poursuit-il. Un mouvement super nécessaire, mais ça m’a heurté. Autant j’avais de l’empathie pour les victimes, autant j’avais de la tristesse de voir certains collègues sous un nouveau jour, l’hypocrisie d’un milieu qui peut protéger des gens, la violence des commentaires sur les réseaux sociaux… Tout ça a fait une espèce d’amalgame qui m’a fait déconnecter. Je m’étais tellement investi là-dedans que, là, j’étais à bout. »

Une pause qui lui a permis de recharger ses batteries, de profiter du bon temps avec sa femme et sa fille, née juste avant la pandémie, avant de revenir en pleine forme et de déployer tous ses talents, car il en a beaucoup. Arnaud Soly est né dans une famille de musiciens, il a étudié les beaux-arts, sa blonde est écrivaine, ses amis sont artistes.

S’il s’est dirigé vers l’humour, m’explique-t-il, c’est par élimination. La musique, ça le stressait trop, et il ne se trouvait pas assez bon (mais ça lui sert beaucoup), il ne voyait pas d’avenir professionnel dans les beaux-arts et trouvait cette voie trop solitaire. C’est par l’improvisation, auprès de collègues comme Phil Roy, Virginie Fortin, Mehdi Bousaidan et Richardson Zéphir, dont les carrières ont décollé, que la vocation est arrivée. « L’humour a toujours été une passion, mais je n’osais pas faire le move », résume-t-il.

Baignant ainsi dans un univers artistique, Arnaud Soly a pu constater la détresse du milieu des arts vivants de près, alors qu’un sondage de l’Union des artistes a dévoilé cette semaine des résultats alarmants. « C’est horrible. Je me considère chanceux et privilégié d’avoir déjà cette connaissance du web et cette infrastructure technologique que je maîtrise, ça m’a permis rapidement de créer du contenu.

« Je suis entouré de comédiens, danseurs et musiciens, poursuit-il, ils n’ont pas de job. C’est d’une grande tristesse. Oui, il faut se réinventer, mais ce n’est pas tout le monde qui a les outils ou l’intérêt de transformer son médium du jour au lendemain pour fitter dans une subvention ou une case. Je suis d’une génération qui a une certaine facilité à communiquer ses émotions, mais je sens qu’il y a du monde qui ne veut pas en parler. On a toujours peur de dire que ça ne va pas bien. On a beau dire : “Fais des marches, prends soin de toi, mange bien”, des fois, ce que ça prend, c’est une thérapie. »

Et pour avoir reçu des milliers de messages de gens qui le remerciaient d’avoir égayé leur confinement, Arnaud Soly voit ce qu’il y a de thérapeutique dans l’art.

C’est plus qu’une industrie pour moi, c’est avant tout un remède, une manière de voyager, de se questionner, de communiquer. Mais je crois que les gouvernements gèrent trop l’art comme une business au lieu de l’aborder comme un fondement de notre société.

Arnaud Soly

Les vaccins et la réouverture des salles de spectacles apportent heureusement un peu d’espoir, Arnaud Soly pourra reprendre le rodage de son one-man show dans de nombreuses salles au Québec, et le succès de son année pandémique lui a apporté non seulement ses citations aux Olivier, mais aussi des collaborations et un « gros projet » dont il ne peut encore dévoiler le détail.

Il n’y a qu’une chose qu’on peut lui souhaiter : que le trophée de l’artiste COVID de l’année ne soit pas de retour l’an prochain. « Je te confirme qu’on souhaite tous que ce soit le premier et le dernier ! » Parce que, COVID-19 ou pas, Arnaud Soly est un artiste à part entière, qui a vraiment su « se réinventer » dans les pires conditions, au grand bonheur des confinés.

> Le Gala Les Olivier, le dimanche 21 mars, à 20 h, à Radio-Canada

Cinq vidéos commentées par Arnaud Soly

Le gars fâché dans son char

« Je pense que le char devient l’extension du travailleur normal. C’est ton safe space, tu es dans ta bulle, tu écoutes ta musique, ta radio, tu peux crier après le monde, après les cyclistes. Tu te sens chez vous, tsé ! Ça me fascine beaucoup, et c’est vraiment un code clair dans l’internet, les gens qui se fâchent dans leur voiture. Je voulais faire ma version de ça. »

Ma moustache pue

« J’étais en train de tourner l’émission Les doubleurs [sur ICI TOU. TV], on s’est mis à chanter Me Gustas Tu de Manu Chao, et à un moment donné, c’est sorti tout seul : « ma moustache pue ». Je suis rentré chez moi et je l’ai enregistrée. C’est souvent ça, je dirais : un flash niaiseux. Une idée niaiseuse bien exécutée, c’est ça, mon approche ! »

La chicane avec Koriass

« J’ai fait ma vidéo New New Dance, dans laquelle je dis : « Lick your elbow, impossible », à la suite de quoi Koriass a juste fait une vidéo où il se lèche le coude. Il ne m’avait pas averti, il a juste sorti ça sur sa page, et il y a eu beaucoup de réactions, les gens trouvaient ça drôle. Je me demandais si je devais écrire un « diss track » pour l’insulter. C’était de mèche avec lui, il a été très bon joueur. Je m’en suis tellement fait parler ! On dirait que les choses qui marchent le plus sont celles qui ne sont pas calculées. »

Les tapis rouges de Jean-Daniel

« Ce personnage est né au milieu d’un marathon de live, où j’essayais de nouveaux personnages et des concepts qui permettent le live Instagram. Je me rendais compte que de plus en plus de gens connus et des amis entraient dans mes live. J’ai imaginé un personnage qui interagit avec les vedettes, j’ai eu le flash d’un chroniqueur à potins, qui a une fascination morbide pour les vedettes, aucun sens critique, juste du croustillant. Le premier épisode est devenu un peu « culte », entre gros guillemets, avec une fausse révélation d’une ancienne participante d’OD et les gens pensaient que c’était vrai. C’est la première fois que j’ai eu plus de 10 000 personnes connectées en même temps sur mon Instagram. On venait d’atteindre un autre niveau. »

> Regardez la vidéo intégrale

Antonio, le caricaturiste vulgaire

« Encore là, je cherchais des manières de changer la formule du live Instagram, et je me disais que ce serait drôle de mettre à profit mes talents d’étudiant en arts visuels. La caricature est déjà un grossissement des traits, et j’ai pensé : tiens, je vais avoir ce personnage un peu nonchalant, qui insulte en caricaturant. Dans ma tête ça fonctionnait, c’était un guess, mais ça a très bien marché. Les gens me disaient que je devais le refaire, que c’était fou raide. Je l’ai fait cinq ou six fois, toujours avec un plaisir renouvelé. »

Regardez la vidéo intégrale

Consultez le site de la tournée d’Arnaud Soly