François Bellefeuille animera le gala Les Olivier le dimanche 21 mars à Radio-Canada. La deuxième saison de sa balado 3.7 planètes est désormais offerte sur l’application Radio-Canada OHdio. Discussion avec un humoriste (souvent) engagé.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

Marc Cassivi : Tu es finaliste à l’Olivier de l’artiste COVID de l’année. Est-ce qu’il faut avoir eu la COVID-19 pour être en lice ?

François Bellefeuille : Non ! [Rires] Mais je l’ai eue. Mes enfants n’ont presque pas eu de symptômes. Ma blonde l’a eue moins pire que moi. C’est moi le plus faible de la famille ! J’ai perdu l’odorat pendant quatre jours et j’ai trouvé ça confrontant. Je n’ai pas de séquelles pour l’instant.

M. C. : Mettons que tu as poussé un peu loin ta candidature ! Quelle est la différence entre l’Olivier de l’artiste COVID et l’Olivier de l’année ?

F. B. : Oui, j’ai poussé ça un peu loin ! La période de recensement pour les prix se terminait à l’été. C’est surtout pour récompenser les initiatives lors de la première vague, sur le web, pour divertir les gens et garder occupés des humoristes qui ne peuvent pas se passer d’attention ! [Rires] Ce qu’on a vécu est historique.

M. C. : Il fallait le souligner…

F. B. : Oui. Le trophée a un masque sur la bouche ! C’est une pièce unique. On a décidé que le vote du public serait lié à ce prix-là, plutôt qu’à l’Olivier de l’année, parce qu’il y avait tellement un lien direct avec le public, qu’on ne voyait pas un jury donner le prix. L’Olivier de l’année, est-ce que ça doit être décidé par le public ? Pour l’avoir déjà gagné, il y a parfois un inconfort.

M. C. : Parce que c’est un concours de popularité ?

F. B. : C’est ça. Est-ce que je dois demander à mes fans de voter pour moi ? Si je ne joue pas le jeu, ferais-je mieux de ne pas être finaliste dans cette catégorie-là ? C’était l’occasion, cette année, de se poser des questions sur comment on veut faire les choses à l’avenir. Que ce soit moi ou un autre qui anime.

M. C. : Ton premier réflexe, quand la pandémie est arrivée, a été de prendre une pause ou de divertir tes fans ?

F. B. : Je n’allais vraiment pas bien, comme de nombreuses personnes. Ma tournée marchait très fort. J’étais dans une espèce de tornade de travail que j’aimais beaucoup. J’avais le pied sur l’accélérateur. Peut-être un peu trop. Je le réalise maintenant. Je préparais un spectacle en anglais à Ottawa, en plus de faire mon one man show quatre fois par semaine. J’étais très occupé. Et je n’ai pas été capable de m’arrêter. Je faisais des vidéos sur Facebook, j’ai commencé un projet qui s’appelle Pas besoin de pantalon sur le web. Avec le recul, je réalise que j’aurais peut-être dû plus prendre soin de moi que de me lancer dans le travail. C’est comme si je fuyais la réalité. C’est angoissant, quand ton métier c’est de faire des spectacles, de ne plus pouvoir en faire. Surtout que j’avais refusé des projets de télé pour faire de la scène et être plus disponible pour mes enfants.

M. C. : Tu étais dans le déni de la pandémie ?

F. B. : Je le dis maintenant, mais quand je me suis coupé les cheveux dans la vidéo que j’ai faite [sur Facebook en avril dernier], je n’allais pas bien. Comme beaucoup d’autres ! J’avais besoin de changement. Quand j’ai entendu dire qu’on ne pourrait pas faire de spectacles avant l’été 2021, j’ai paniqué. Ces cheveux-là représentaient un peu mon ancienne vie, celle qu’on m’avait enlevée. J’avais l’impression que j’avais besoin de reprendre le contrôle de ma vie.

M. C. : Un renouveau capillaire symbolique…

F. B. : Ouais. Comme quelqu’un qui se sépare et qui a besoin de changement. Je vais beaucoup mieux ! Je suis beaucoup moins anxieux que je l’étais durant la première vague, alors que mon côté hypocondriaque était à son maximum. J’avais l’impression de ramener du virus dans ma maison en dessous de mes semelles ! Là, je suis beaucoup plus relax. J’ai eu la COVID.

M. C. : Je t’ai vu en spectacle et on ne te perçoit pas sur scène comme un artiste engagé. Mais quand on écoute ta balado, on découvre un artiste avec une conscience environnementale aiguë. Il y a chez toi cette volonté que ton humour fasse œuvre utile ?

F. B. : Je veux que ça prenne plus de place dans mon humour. Dans la vie, avec mes amis, dans mes rencontres, j’ai toujours des discussions sur ces enjeux plus sociaux. Un de mes meilleurs amis, c’est Louis T. On a de grandes discussions sur plein de sujets. J’aime les débats. Mais malheureusement, sur scène, je n’osais pas trop aller là. Comme je suis vétérinaire à la base, et que je ne viens pas du milieu de l’humour, j’ai eu un syndrome de l’imposteur. Je ne voulais pas être le vétérinaire qui fait de l’humour. Je voulais entrer par la grande porte, alors j’ai essayé d’être le plus drôle possible, de provoquer le plus de rires. J’y étais tellement accro, je voulais tellement me séparer de mon ancienne vie, que j’ai évité les sujets qui divisent. Plus un sujet divise, moins la blague va faire rire de gens.

M. C. : On fait plus rire avec un humour consensuel…

F. B. : Ça ne fait pas nécessairement quelque chose de moins bon, mais la pointe de tarte des sujets qu’on aborde est plus petite. J’apprécie énormément les humoristes qui sont plus nichés, qui abordent des sujets plus difficiles, mais je suis obligé d’y aller avec ma personnalité. Sur scène et dans l’écriture humoristique, on met nos tripes sur la table. Il faut être capable de vivre avec. On en apprend sur nous-mêmes : j’ai besoin que ça rie beaucoup. Je vis mal avec les malaises. Certains aiment jouer dans l’inconfort du spectateur. Moi, ça ne me rend pas heureux de faire ça. Mais j’aime être à la limite de ce qui est tolérable pour tout le monde. Mon personnage n’est pas nécessairement ce qu’il y a de plus sympathique. Il a fallu que je le rende charmant malgré son agressivité et son petit côté acide. On peut peut-être dire que je suis dans le plus edgy de l’humour grand public ? J’essaie de proposer quelque chose de nouveau…

M. C. : Ça te rassure que la réponse soit aussi bonne de la part de la critique que du public ?

F. B. : Je pense que mon passé de vétérinaire m’aide beaucoup dans ma manière de juger ce que je fais. J’ai importé la méthode scientifique à mon stand-up. J’essaie de ne pas trop me répéter. D’évoluer. Je suis un éternel insatisfait. Les gens qui travaillent avec moi le savent. C’est ce qui m’oblige à donner le meilleur de moi-même. Les humoristes que j’apprécie, qui sont dans la progression de leur art, finissent par se planter. Je sais que ça va m’arriver. C’est à travers les épreuves que je deviens meilleur. Si je vais dans une soirée d’humour et que je me plante avec un nouveau numéro devant 60 personnes, ça vient tellement me chercher dans mon amour-propre que j’ai honte. C’est là que la motivation de se dépasser devient vraiment forte.

M. C. : La balado, c’est une façon pour toi d’aborder des sujets plus nichés, qui ne se retrouvent pas nécessairement dans tes spectacles ?

F. B. : J’ai réalisé qu’il y avait une portion de ce que je suis qui n’était pas utilisé dans ma création. Tout ce côté plus engagé. Je suis content d’avoir une balado qui parle différemment d’environnement et qui motive, je l’espère, les gens à s’engager eux aussi. C’est en s’engageant qu’on pourra atteindre le politique et changer les choses pour vrai. Mais je me questionne beaucoup sur le deuxième niveau en humour. Sur la manière de faire de l’humour sur scène pour faire passer un message vraiment clair. Je ne suis pas sûr que la solution soit le second degré…

M. C. : Tu as peur que les gens rient pour les mauvaises raisons ?

F. B. : Exactement. Si tu fais un personnage raciste qui dit le contraire de ce que tu penses, une personne raciste peut trouver ça drôle au premier degré. La balado s’est présentée comme une belle occasion de bien expliquer ma pensée à l’auditeur. De faire des blagues plus engagées tout en expliquant bien ce que j’en pense et d’influencer la personne dans le sens qui me semble le meilleur. J’ai décidé de bien choisir les projets où je peux mettre mon opinion de l’avant, pour que ce soit très clair. C’est possible de le faire en stand-up, mais c’est plus difficile dans mon genre de stand-up. Je suis beaucoup dans l’autodérision. J’ai beaucoup de gags au pied carré. Si tu veux que ton message soit clair sur scène, il faut qu’il y ait moins de gags. Est-ce que j’arrive autant à faire rire que réfléchir avec tous mes numéros d’humour ? C’est plate à dire, mais non. Moi, j’ai besoin d’être aimé ! [Rires] C’est ça que j’ai découvert avec mon psy ! Il y a une raison pour laquelle je ne suis pas sur Twitter en train de m’engueuler avec tout le monde.