Louis-José Houde est nommé dimanche au gala Les Olivier dans les catégories de l’Olivier de l’année et du spectacle de l’année. On vient d’annoncer des représentations supplémentaires de son quatrième one-man show, Préfère novembre, dont 250 000 billets ont déjà été vendus. Menteur d’Émile Gaudreault, le film québécois le plus populaire de l’année, dont l’humoriste est la tête d’affiche, est désormais offert en vidéo sur demande et en DVD. Bilan d’une année faste avec le meilleur des humoristes.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

L’émission que j’anime à ICI ARTV, Esprit critique, a sondé une vingtaine de journalistes afin de déterminer les meilleures œuvres de la décennie et, dans la catégorie humour, c’est Préfère novembre qui s’est démarqué. Émilie Perreault t’a même décrit comme l’héritier d’Yvon Deschamps. Ça te gêne, ce genre de comparaisons ?

[Il hésite… gêné.] Oui, même si ça m’encourage énormément d’entendre ça. Parce que sans fausse modestie, j’ai vraiment l’impression d’être à peine à mi-chemin dans mon travail d’humoriste sur scène. Je n’ai pas fait le dixième de ce qu’Yvon Deschamps a fait. Si je peux me rendre au quart, je serai très heureux.

Je pense que c’est ton travail sur la langue qui te distingue des autres. Ce travail à la virgule près…

Je suis musicien amateur, j’écoute beaucoup de musique et toute la musicalité de la langue m’intéresse. J’ai plus de plaisir à écrire mes jokes lorsqu’elles sont écrites comme de petites partitions. Mais un humoriste qui parle un joual bien beurré et qui fait rire, j’apprécie ça aussi. Ce n’est pas une nécessité pour tout le monde, travailler la langue ! Pour moi, sacrer est une béquille. Mais ce n’est pas vrai de tous les humoristes.

Je ne parlais pas de finesse ou de niveau de langue. Ce n’est pas un commentaire à la Denise Bombardier ! Je parle de travailler la joke comme un orfèvre. D’utiliser tout l’arsenal grammatical, de prendre des pauses, de mettre des points-virgules…

C’est quelque chose que j’ai développé avec l’ADISQ.

Avec la contrainte du temps ?

La contrainte de la nervosité ! Je suis en direct. Il n’y a pas beaucoup de contextes où un humoriste québécois peut faire du stand-up en direct à la télévision. Sauf dans un gala, devant une salle de gens nerveux et crispés, éclairés au néon. L’élimination de scories, de superflu, de couches est nécessaire pour limiter le temps entre chaque rire. Ça a forcément déteint sur mes spectacles.

Tu animes le gala de l’ADISQ depuis 14 ans. Je t’avoue que chaque année, je me demande si ce sera l’année où, sans te planter, tu vas être moins bon ou te mettre les pieds dans le plat. Mais ça n’arrive jamais, de l’avis général. Est-ce que tu redoutes l’année où ça va arriver ?

Chaque année ! Même si je commence à écrire en juillet, à environ un mois du gala, il y a toujours un moment où je me dis que je n’ai pas le matériel nécessaire ! Cette année, ça m’a pris trois semaines à trouver ma fin. Un soir, après un show à Val-d’Or, j’ai travaillé jusqu’à 3 heures du matin sur la fin. Je ne trouvais pas. J’ai fini volontairement avec un non-gag, une ligne empruntée à une chanson d’Ingrid St-Pierre. Un mois avant le gala, je veux mourir. Mais une semaine avant, tout est placé. Il y a en même temps quelque chose d’extrêmement agréable dans ce danger-là. C’est comme les gars qui font du motocross dans le ciel…

Evel Knievel ! Il y a quelque chose de grisant là-dedans ?

Tellement. Cette année, c’était pire parce que l’hiver dernier, à l’Olympia, j’ai eu un trou de mémoire, pour la première fois de ma vie. Heureusement, en stand-up, il n’y a pas de quatrième mur. Le public a été très chaleureux, mais ça marque un peu. J’ai fait le show à peu près 100 fois depuis, mais chaque fois que j’arrive à cette joke-là, il y a un petit éclair qui me traverse le corps. Ça magane ! Je me disais qu’il ne fallait pas que ça m’arrive à l’ADISQ. J’étais plus nerveux cette année.

Tu as fait Préfère novembre presque 300 fois. Tu viens d’annoncer des représentations supplémentaires. Plusieurs fonctionnent par cycles, souvent de cinq ans. Toi, on dirait que tu fais des marathons sans fin…

C’est drôle que tu dises ça parce que j’ai lancé de nouveaux shows tous les cinq ans jusqu’à présent. Ce n’est pas calculé. Ça arrive comme ça. Il serait cohérent que je pense à en faire un nouveau en 2022. Le show suivant est toujours écrit pendant la tournée en cours. J’ai beaucoup de matériel pour le prochain. Ça fait du bien, le soir, de retomber dans son spectacle bien rodé qu’on a fait 300 fois, quand ça fait trois jours qu’on mange des claques sur la gueule à tester au Bordel de nouveaux gags qui tombent à plat !

Ton nouveau matériel va-t-il dans le sens de Préfère novembre, ou est-ce que ça s’annonce différent ?

Je pense qu’il y a quelque chose qui vient avec le temps, dans le métier d’humoriste. Au début, il nous arrive des affaires drôles, que l’on déconstruit et que l’on reconstruit en numéros comiques. On part de choses qui nous sont arrivées et qui ont un potentiel comique. Mais à un moment donné, on arrive au stade où on se demande de quoi on a vraiment envie de parler. Il m’arrive toutes sortes de choses, pas toutes joyeuses, qui peuvent nourrir des numéros. Quand je suis avec mes amis ou avec ma famille, à quel moment je me mets à parler fort, avec intensité ? Il y a plein de choses que j’accumule, qui sont des « lignes de souper ». Dans ce temps-là, je prends mon dictaphone et ça devient un numéro.

Le processus, c’est ça ? Tu prends ton dictaphone et, plus tard, tu te mets à l’écriture ?

C’est très varié ! J’essaie d’être cohérent dans ma discipline. Mais dans la productivité, il n’y a aucun contrôle à avoir.

On dit souvent que dans la culture québécoise, il y a des vaches sacrées. Des artistes qui sont toujours appréciés de la critique et du public. Es-tu devenu intouchable ?

Je ne me considère pas comme intouchable ! Je fais quelque chose qui ne dérange pas tellement. Je ne fais pas de télé. Je ne suis pas souvent dans les médias. Je fais un humour clean, qui est grand public. Je ne crée pas de scandale. On ne monte aux barricades à cause de moi. Ce n’est pas que je sois intouchable, c’est que je n’ai pas tellement donné l’occasion aux gens de me rentrer dedans ! Si je faisais un rôle dramatique bien au-delà de mes capacités, je ne serais pas épargné !

Tu pratiques un humour consensuel, qui ne suscite pas de scandale. Tu me vois venir… Est-ce que la décision de la Cour d’appel dans l’affaire Ward-Gabriel t’inquiète pour l’avenir de l’humour au Québec ?

Oui, ça m’inquiète. Quelles seront les bornes à ne pas dépasser à l’avenir ? Un show d’humour, c’est un écosystème. Que Mike se moque d’un enfant handicapé, ça n’a tellement pas de sens que ce soit ça, la blague ! Mais que ce garçon, une cible vulnérable, et sa famille en aient subi les contrecoups, je le comprends parfaitement.

Tout en étant d’accord avec le principe, tu n’irais pas jusqu’à te moquer d’un enfant handicapé ?

Je ne serais pas bien avec le backlash. Cela dit, je serais très à l’aise de ne pas faire l’unanimité sur scène, de diviser, de polariser. Ça ne s’est pas beaucoup présenté. Quand j’essaie d’être franc sur scène, ça donne ce que je fais. C’est pareil pour Mike. Cela dit, je vais au Bordel, j’écoute les humoristes, et je ne trouve pas que tout est devenu beige. Ça y va à fond. C’est peut-être un incident isolé.

C’est vrai qu’il y a un danger de censure, mais il reste que Ward a voulu tester les limites de son humour et qu’il les a peut-être trouvées. J’ai l’impression que pour lui, il ne devrait y avoir aucune limite à sa liberté d’expression. Malheureusement pour lui, nos chartes en prévoient. Rire d’un enfant handicapé, c’est peut-être une limite raisonnable à sa liberté d’expression…

Je comprends qu’il y a des limites. Le problème, c’est qu’on ne les connaît pas bien. Peut-être que tous les dix ans, il y aura une poursuite de ce genre pour mieux les définir. C’est quand même le choix de Mike de faire une joke sur un enfant handicapé. Il savait qu’il y aurait des conséquences. Dans la mesure où il peut les gérer, c’est son droit de tester les limites.

Est-ce que parfois, tu t’empêches de faire un humour plus grinçant, de peur de nuire à ton image plus consensuelle ? Est-ce que ton image te limite parfois ?

Non. Je fais beaucoup d’analogies avec la musique, mais, sur scène, j’essaie d’éviter la toune qui n’a pas rapport avec l’album ou le couplet qui détonne. Ce n’est agréable pour personne. Je ne suis pas habile là-dedans. Par contre, je teste du matériel au Bordel depuis le printemps qui est très, très, très personnel. Pour la première fois, j’ai l’impression d’être complètement à côté de ma trajectoire. Ça reste accessible. Ce n’est ni vulgaire ni hardcore. Mais un humoriste m’a dit : « Tu ne te protèges pas. » Je me rends plus vulnérable. On verra ce que je vais faire avec ça…

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