Pour Maude Crispo, l’épargne n’a plus le même sens depuis la naissance de ses enfants. Récit d’un changement de vie et de carrière qui a mené à une prise de conscience au sujet de la retraite.

Etienne Plamondon Emond
Collaboration spéciale

À peine quelques mois avant de tomber enceinte de son premier enfant en 2016, Maude Crispo venait de terminer une maîtrise en sciences biologiques, aboutissement de huit années sur les bancs d’école après une réorientation de carrière.

Durant ses études, consacrer une part de ses maigres revenus pour cotiser à un REER lui apparaissait comme un trop grand sacrifice. D’autant plus qu’elle entrevoyait la possibilité que cela ne serve à rien. Même si elle espérait vivre le plus longtemps possible, elle se disait que si elle mourait avant la retraite, l’argent dont elle se serait privée l’aurait finalement empêchée de profiter de la vie.

Mais sa façon de voir les choses s’est transformée brusquement après avoir accouché de son fils à 37 ans, puis de sa fille à 39. « Si je mets de l’argent de côté et que je n’en profite pas, il y a d’autres personnes, pour qui je serais prête à tout, qui pourraient peut-être en profiter », considère-t-elle désormais.

D’abord la mort…

Ce n’est pas un hasard si ses réflexions sur la gestion de ses finances personnelles s’avéraient auparavant teintées par la mort : elle l’a côtoyée au quotidien durant sa première carrière. « J’ai embaumé des gens de mon âge. J’étais consciente que ça pouvait se terminer n’importe quand. »

Au tournant du millénaire, elle s’est inscrite par curiosité à la technique en thanatologie au cégep de Rosemont. Diplôme en poche, elle a été embauchée chez Alfred Dallaire Memoria.

Son employeur ne cotisait pas à un régime de retraite et elle n’avait pas le réflexe d’épargner d’elle-même malgré de bonnes conditions salariales. « J’aurais pu mettre des sous de côté dans un REER et continuer à avoir un rythme de vie intéressant », admet-elle aujourd’hui avec le recul. Mais à ce moment-là, elle était dans l’urgence de vivre. Au boulot, elle accompagnait des familles en deuil, et la mort était au centre des discussions avec ses collègues.

Elle aimait plusieurs aspects de son travail, mais au bout de cinq ans, elle a senti qu’elle plafonnait. « Quand tu étudies pour devenir technicienne, il y a de bonnes chances que tu restes technicienne longtemps. » Transporter le corps d’un défunt sur une table, le laver, l’embaumer, l’habiller, le placer dans un cercueil, puis l’exposer au salon funéraire constituent des tâches inusitées aux yeux du commun des mortels. Mais elles lui apparaissaient désormais routinières et difficiles à encaisser physiquement. Elle ne s’imaginait pas les répéter pendant encore plusieurs années.

… et ensuite la vie

Elle a donc décidé de retourner aux études. À 29 ans, elle s’est inscrite en biologie à l’Université de Montréal. « Je n’avais pas de plan précis, mais je me suis dirigée dans un domaine qui n’allait pas m’orienter vers un seul métier dans lequel je serais confinée pour le reste de ma vie. »

Durant son baccalauréat, elle travaillait chez Alfred Dallaire Memoria à temps partiel. Elle a finalement quitté son emploi en 2012, au moment où elle a obtenu une bourse d’études, et a démarré une maîtrise en science biologique axée sur l’écologie forestière à l’Université du Québec à Montréal.

En parallèle de ses études, elle est devenue auxiliaire d’enseignement et a décroché comme travailleuse autonome quelques contrats pour réaliser des inventaires de végétation. Droits de scolarité obligent, son budget demeurait trop serré pour économiser. Puis, 2014 et 2015 se sont révélées turbulentes. Atteinte de la maladie de Crohn, elle a dû subir ces années-là plusieurs hospitalisations et opérations. « J’ai eu un aperçu de ce que peut provoquer une malchance de santé quand tu n’as rien de côté. »

Mais le déclic qui l’a motivée à planifier son avenir budgétaire est survenu après son rétablissement, lors de la naissance de son premier enfant, en janvier 2017. « Je ne suis plus seule et il y a des enfants qui dépendent des décisions que je vais prendre. » L’idée de se retrouver à la retraite avec peu de sous ne l’avait jamais inquiétée. Mais elle souhaitait désormais s’assurer de ne pas entraîner son conjoint et ses enfants dans une mauvaise situation financière.

Rattrapage REER

Dès qu’elle a recommencé à temps plein comme travailleuse autonome, à l’été 2017, ses affaires allaient bien et elle a commencé à placer 10 % de ses revenus dans un REER sans mettre en péril sa qualité de vie.

J’aimerais investir davantage, mais ça va dépendre du succès de mon entreprise.

Maude Crispo

Après la naissance de son deuxième enfant, la biologiste s’est associée en 2019 avec un géographe. Elle avait déjà collaboré avec ce dernier pour de multiples contrats et elle a décidé d’acheter une participation de 51 % dans BioGeo Solutions, une firme de services-conseils en environnement que celui-ci a fondée. Ils alliaient ainsi leurs expertises pour caractériser des milieux naturels, accompagner des clients dans des demandes de permis et réaliser l’évaluation environnementale de sites.

« En ce moment, je trouve ça super stimulant. » En plus de continuer son travail de terrain, ses nouvelles responsabilités l’ont amenée à s’occuper des ventes, du marketing et de l’administration. Elle apprécie la liberté que lui donne le fait d’être sa propre patronne.

« J’espère que ça va fonctionner pour pouvoir mettre le maximum d’argent de côté pour rattraper le temps perdu. » Car, oui, elle souhaite éventuellement une retraite au moment de voir ses enfants vieillir. « Je dis souvent à la blague que je n’en aurai pas. Mais en réalité, j’aimerais bien en avoir une, puis profiter un peu de la vie avant qu’elle se termine. »