Philippe*, 44 ans, est un père célibataire avec trois enfants de 17, 13 et 11 ans. Bien discipliné et ayant un bon revenu, il a réussi à doubler ses paiements hypothécaires depuis cinq ans. S’il poursuit sur sa lancée, dans trois ans et demi, il en sera libéré.

Isabelle Dubé Isabelle Dubé
La Presse

« Quand je me suis séparé, il y a sept ans, j’ai racheté la maison familiale, relate-t-il lors d’un entretien téléphonique. Je l’ai revendue en 2015 en faisant un bon profit qui m’a permis de ne pas avoir une grosse hypothèque sur ma maison actuelle. »

Une partie du profit a été investie dans un CELI qui arrivera à échéance en 2021. Le reste dort dans un compte sans véritable rendement.

« Je ne veux pas l’utiliser au complet, parce que je souhaite me garder un coussin. Je pense à l’immobilier, à un condo locatif, qui pourrait être une partie de l’héritage de mes enfants, songe-t-il. Mais est-ce le bon moment ? »

Philippe n’a aucun REER, mais ne croit pas que ce soit une bonne option, compte tenu de son fonds de pension déjà bien généreux. Devrait-il investir à la Bourse ?

« Ma première idée serait de payer mon hypothèque pour ensuite avoir une belle vie, voyager, plutôt que de faire un placement dans un REER ou en immobilier qui va me rapporter dans 20 ans… À moins que ce ne soit mieux d’investir ? Je ne sais plus… »

Payer l’hypothèque ?

Qui paie ses dettes s’enrichit, dit l’adage. Se libérer de son hypothèque crée sans aucun doute une sensation de liberté. Or si l’on met les émotions de côté, est-ce vraiment la meilleure stratégie pour Philippe ?

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Antoine Chaume, planificateur financier chez Lafond + Associés 

« C’est sûr que si l’hypothèque était à 5,6 ou 7 %, je dirais qu’il faut la payer rapidement, soutient Antoine Chaume, planificateur financier chez Lafond + Associés. Mais actuellement, les taux sont historiquement bas. Il paye 2,65 %. »

Antoine Chaume a analysé le dossier de ce père célibataire. Il est d’avis qu’un professionnel avec un salaire élevé comme le sien, qui travaille dans le réseau public et bénéficie d’un généreux fonds de pension à prestations déterminées, peut prendre plus de risques.

« Quelqu’un qui bâtit sa retraite uniquement avec des REER doit effectivement avoir une approche plus équilibrée, croissance modérée », explique-t-il.

Par contre, une personne avec un fonds de pension extrêmement sécuritaire ne doit évidemment pas prendre de risques indus ou non réfléchis, mais peut opter pour une stratégie de croissance.

Antoine Chaume, planificateur financier chez Lafond + Associés

Première stratégie : l’immobilier

Si Philippe décide d’investir dans l’immobilier, il pourrait utiliser une partie de ses 95 000 $, qui sont actuellement dans un compte d’épargne, pour transformer ses intérêts non déductibles en intérêts déductibles. Cette technique s’appelle la mise à part de l’argent.

Actuellement, les 2,65 % d’intérêts qu’il paye sur son hypothèque sont certes faibles, mais non déductibles d’impôt. En achetant un condo destiné à la location, Philippe pourrait déduire les intérêts de cette nouvelle hypothèque en plus des taxes, de l’électricité et du chauffage.

Pour que cette stratégie soit optimale, Philippe payerait le solde de l’hypothèque de sa maison à l’échéance, soit en juillet 2020. Avant cette date, il y a des pénalités. Ensuite, il utiliserait la valeur de sa maison pour obtenir une nouvelle hypothèque destinée à l’achat du condo locatif. De cette façon, il ne payerait que des intérêts déductibles d’impôt.

Antoine Chaume émet toutefois un bémol à l’investissement dans l’immobilier.

« J’entends souvent dire que l’immobilier, c’est le Klondike, relate-t-il. Mais quand on est propriétaire, on a des responsabilités. On ne doit pas laisser son bâtiment se dégrader, il faut s’occuper de la collecte des loyers et il peut y avoir des pépins, donc des pertes. »

Deuxième stratégie : les placements

Le planificateur exclut d’utiliser la valeur de la maison pour financer un investissement à la Bourse.

« On est dans le plus long cycle économique jamais vu. Le plus long cycle boursier. Emprunter pour investir alors qu’on est au plus haut des marchés n’est pas la meilleure stratégie. »

En réglant son hypothèque en juillet 2020, Philippe aura toujours en poche 25 000 $ et une grande capacité d’épargne. Pour l’instant, il alloue 525 $ par semaine au remboursement de son hypothèque, ce qui représente 27 300 $ par année. Un bon montant pour investir, souligne Antoine Chaume.

Comme il a trois enfants de 17, 13 et 11 ans, le planificateur suggère de mettre de l’argent dans un REEE. Même si les enfants ont déjà des REEE avec leur mère, Philippe peut aussi en prendre un à leur nom. Les limites de cotisations sont calculées par enfant et non par REEE.

Toutefois, il ne reste que quelques jours pour celui âgé de 17 ans, puisque la dernière année de cotisation possible est celle du 17e anniversaire. Avant la fin de 2019, Philippe pourrait donc faire une cotisation maximale pour l’année en cours et rattraper une année antérieure en versant 5000 $ dans un REEE au nom de l’aîné. Ainsi, 1500 $ de subvention des gouvernements seraient versés dans le compte.

Quand l’aîné s’inscrira à un programme postsecondaire admissible, dans quelques mois, il pourrait avoir les subventions du gouvernement et les revenus de placement, tandis que Philippe pourrait décider de récupérer les cotisations. Si l’aîné ne fait pas d’études, ses frères et sœurs pourront utiliser l’argent.

C’est parmi les meilleurs véhicules d’investissement pour les familles. Les gouvernements donnent 30 % sur un maximum de 2500 $ par année. C’est un rendement garanti de 30 %, c’est fou !

Antoine Chaume, planificateur financier chez Lafond + Associés

Le père de famille pourrait même utiliser cette stratégie pour le cadet âgé de 13 ans.

Si Philippe préfère investir ailleurs, le planificateur lui suggère de prioriser le REER plutôt que le CELI, même s’il a un fonds de pension à prestations déterminées généreux.

« À la retraite, son taux d’imposition moyen lors du retrait sera beaucoup plus faible, insiste Antoine Chaume. Pour quelqu’un qui gagne plus de 47 630 $, il est avantageux de cotiser en premier dans le REER afin de générer un remboursement d’impôt. »

De plus, comme il est père de trois enfants, il faut prendre en compte son taux effectif marginal d’imposition (TEMI), précise le planificateur, qui inclut les allocations familiales. Selon les calculs d’Antoine Chaume, une cotisation dans son REER lui donne une réduction d’impôt totale de près de 60 %, ce qui est plus avantageux que de cotiser au CELI.

S’il décide de rester discipliné, Philippe utilisera le remboursement d’impôt pour réinvestir dans un REER, un CELI, un REEE ou en immobilier. Mais il pourrait aussi l’utiliser pour avoir la belle vie qu’il veut.

* Bien que le cas mis en lumière dans cette rubrique soit réel, les prénoms utilisés sont fictifs.

En chiffres

Philippe, 44 ans

Revenus : 105 000 $
REER : aucun
CELI : 22 900 $
Compte d’épargne : 95 000 $
Fonds de pension à prestations déterminées (70 % du salaire)
Pleine retraite possible en 2030 (à 55 ans)
Valeur de la maison : 550 000 $
Hypothèque : 85 000 $
Marge de crédit : 10 500 $
Coût de la vie mensuel : environ 3000 $