Plutôt discrets jusqu’ici au sujet des frais « arbitraires » qu’ils imposent à leurs fournisseurs, les détaillants en alimentation se défendent dans une lettre transmise à tous les ministres de l’Agriculture du Canada. Ils font notamment valoir que leur marge de profit est inférieure à celle des transformateurs. Or, leur argumentaire comporte « des failles majeures » et fait « une utilisation stratégique des chiffres », selon des experts consultés par La Presse.

Marie-Eve Fournier Marie-Eve Fournier
La Presse

« Nous aimerions que toute délibération d’intérêt public se fasse avec des faits plutôt que de reposer uniquement sur une seule version de l’histoire », écrit la présidente du Conseil canadien du commerce de détail (CCCD) Diane Brisebois, dans une lettre de dix pages que nous avons obtenue. Cette organisation compte notamment Loblaw (Provigo et Maxi), Sobeys (IGA), Metro, Walmart et Costco parmi ses membres.

Mme Brisebois se dit « préoccupée » du fait que le débat a été truffé de « déclarations inexactes ou incomplètes » et « parfois fausses ». Elle cite l’exemple de la marge de profit opérationnelle des détaillants, par rapport à celle des usines qui produisent les aliments. Il s’agit, écrit-elle, de « la question centrale du débat ».

Depuis des mois, les associations de transformateurs et les agriculteurs affirment ne pas être en mesure financièrement d’absorber de nouveaux frais comme ceux annoncés par Walmart en juillet et à l’origine de ce feuilleton.

Selon le CCCD, les supermarchés avaient en 2018 une marge d’exploitation moyenne de 1,9 % contre 5,4 % pour les fabricants d’aliments et de boissons gazeuses. En conséquence, les fournisseurs « ont plus de marge de manœuvre sur le plan des prix que les détaillants en alimentation ».

« C’est une utilisation stratégique des chiffres. Ces statistiques donnent une partie de la réalité, mais pas toute », commente Michel Magnan, titulaire de la chaire S.A. Jarislowsky de gouvernance d’entreprise à l’Université Concordia. Elles font notamment fi, dit-il, du fait que les transformateurs ont des besoins en capitaux beaucoup plus élevés que les détaillants puisqu’ils doivent construire des usines, acquérir de l’équipement, améliorer la productivité, faire de la recherche et développement.

Bref, explique le professeur, il faut être prudent lorsqu’on compare les marges de profit de deux secteurs d’activité qui fonctionnent différemment.

« Une marge de 5 %, c’est extrêmement petit pour les transformateurs. Il faudrait que ce soit 10 % pour équivaloir à la marge des détaillants qui est entre 1 et 2 %. En transformation, on prend beaucoup de risques et l’innovation, ça ne se fait pas au niveau du détail », renchérit l’expert de la distribution alimentaire à l’Université Dalhousie, Sylvain Charlebois, qui voit des « failles majeures » dans la lettre du CCCD. Il ajoute qu’en raison de leur faible rentabilité, les transformateurs alimentaires canadiens n’ont construit que 21 usines au pays depuis 10 ans.

« On joue avec les chiffres »

Michel Magnan fait aussi remarquer que la marge des transformateurs est demeurée stable depuis 2014. Pendant ce temps, celle des détaillants est passée de 1,3 % à 1,9 %. « Ça n’a pas l’air grand, mais c’est presque 50 % d’augmentation. C’est considérable, et ce sont leurs propres chiffres. »

« À mon avis, le CCCD a une mauvaise compréhension de la réalité de la transformation alimentaire, poursuit M. Charlebois. Son message est trop simpliste. »

On joue avec les chiffres, on essaie de positionner les transformateurs comme des riches qui peuvent partager leur richesse et les détaillants comme les protecteurs du citoyen.

Sylvain Charlebois, expert de la distribution alimentaire à l’Université Dalhousie

Malgré les « pressions constantes exercées » par leurs fournisseurs, les détaillants affirment aux élus avoir su maintenir les prix de détail. « Les épiciers sont le principal rempart freinant une augmentation plus rapide des prix alimentaires pour les familles canadiennes. »

Les supermarchés font également valoir dans leur lettre que la capitalisation boursière de leurs plus grands fournisseurs est bien supérieure à la leur. Ils citent l’exemple de Cola-Cola, Johnson & Johnson et Nestlé, qu’ils comparent à Loblaw, Metro et Sobeys. Pour une raison inexpliquée, Walmart et Costco sont absents de la liste.

La capitalisation boursière est « uniquement un indicateur de la taille de l’entreprise », non de sa capacité à payer de nouveaux frais, souligne M. Magnan. Par exemple, la marge d’exploitation de Maple Leaf a été de 3,5 % l’an dernier. « Ce n’est pas extraordinaire. […] Ce n’est pas évident qu’ils ont les moyens de payer. Peut-être que Coca-Cola a les moyens, mais on ne peut pas généraliser. »

Le CCCD fait valoir que ces « entreprises internationales » fournissent aux supermarchés des produits « incontournables », ce qui leur donne « un immense pouvoir de négociation ». Pourtant, dit Sylvain Charlebois, même ces géants dénoncent aujourd’hui ces frais qu’ils ont payés sans trop broncher auparavant puisque « ça les favorisait en éliminant des concurrents ».

Et, rappelle le professeur, un grand nombre de fournisseurs sont des PME. « Les transformateurs sont dans la gestion des coûts, pas de la croissance. Les faibles marges tuent l’espoir de croissance », insiste le professeur.

Ça s’est rendu trop loin. Tout le monde étouffe. Même les gros. On a franchi les limites de la bonne conduite.

Sylvain Charlebois

Diane Brisebois, du CCCD, n’a pas rappelé La Presse.

Un secteur « relativement diffus »

En juillet, La Presse a révélé que Walmart allait imposer à ses fournisseurs de nouveaux « frais de développement » pouvant atteindre 6,25 % afin de financer en partie ses investissements de 3,5 milliards au Canada. Dans les mois qui ont suivi, la centrale de négociation UGI (Metro, Couche-Tard et Dollarama) et Loblaw (Maxi et Provigo) ont également accentué la pression financière sur leurs fournisseurs.

Devant cette nouvelle vague de frais jugés « arbitraires », les transformateurs ont réclamé à Ottawa l’instauration d’un code de conduite similaire à celui de la Grande-Bretagne et d’autres pays où la concentration de détaillants est élevée.

Le 27 novembre, à l’initiative du ministre québécois de l’Agriculture, André Lamontagne, les provinces ont accepté de créer un comité pour étudier la question.

Dans sa lettre, le CCCD affirme aussi qu’il est inexact de prétendre que le marché de l’alimentation au pays est concentré, ce qui est à l’origine du problème, selon les transformateurs. « Ce secteur est relativement diffus, contrairement à d’autres secteurs-clés comme les banques, les assurances, les télécommunications. »

Selon le ministère de l’Agriculture du Québec, plus de 83 % des ventes de produits d’épicerie ont été réalisées par Loblaw, Metro, Sobeys, Walmart et Costco, en 2019.