Quatre mois après une annonce de Walmart mal accueillie par le milieu agroalimentaire, toutes les provinces se sont mises d’accord pour réfléchir à un nouveau code de conduite qui viendrait réguler les relations entre détaillants et fournisseurs.

Marie-Eve Fournier Marie-Eve Fournier
La Presse

Et c’est le ministre québécois de l’Agriculture, André Lamontagne, qui a rallié ses homologues des autres provinces au cours d’une rencontre vendredi après-midi. Il travaillait en coulisses depuis des mois sur le sujet en multipliant les conversations avec l’industrie agroalimentaire.

« Quand il y a eu l’annonce de Walmart, je me suis mis en action ! », a-t-il confié à La Presse.

Les relations commerciales entre les entreprises sont de compétence provinciale, mais tout ce qui touche la concurrence relève d’Ottawa. « Il y a un leadership qui doit venir d’Ottawa », juge M. Lamontage. D’ailleurs, il coprésidera avec la ministre fédérale de l’Agriculture, Marie-Claude Bibeau, un comité d’experts qui doit établir le portrait de la situation et faire des recommandations d’ici juillet.

« C’est vrai que ça relève des provinces, mais ce serait bien qu’il y ait un seul code de conduite au Canada. Ce serait l’idéal », a commenté le président de l’Union des producteurs agricoles (UPA), Marcel Groleau, tout en se disant « très content » de cette annonce.

Même enthousiasme au Conseil de la transformation alimentaire du Québec (CTAQ) où la PDG Sylvie Cloutier déplore que ses membres voient leur marge de profit « de plus en plus touchée par les détaillants ».

Les entreprises n’ont plus les moyens de réinvestir et si on n’innove pas, on est morts.

Sylvie Cloutier, PDG du Conseil de la transformation alimentaire du Québec

« La dernière chose que l’on veut, ce sont des pratiques qui réduisent les investissements dans la chaîne alimentaire. Ça nuit à sa résilience », renchérit Mathieu Frigon, PDG de l’Association des transformateurs laitiers du Canada (ATLC).

Et si rien n’est fait, ajoute M. Frigon, « ultimement, c’est le consommateur qui paie le prix de cette avalanche de frais arbitraires parce qu’il y a une baisse de productivité et d’efficience logistique [dans les usines] ». C’est d’ailleurs le principal argument qui a été utilisé au Royaume-Uni pour instaurer un code de conduite, rapporte-t-il.

Le coup de pouce de la pandémie

Ce n’est pas d’hier que les fournisseurs se font imposer des frais qu’ils qualifient d’« arbitraires ». Mais cette année, ils ont « suscité une levée de boucliers », selon le ministre André Lamontagne, en raison du contexte de pandémie.

« Des gens ont pu avoir des craintes par rapport à notre chaîne bioalimentaire. Mais ce qu’on a vu, c’est qu’on n’a jamais manqué de nourriture. Ça montre que notre chaîne est robuste. Mais là, des gestes comme ça [les frais imposés par les détaillants] font qu’on se demande si ça peut la fragiliser. »

Pour Sylvie Cloutier, du CTAQ, « le tollé est venu du fait qu’on a imposé des frais de 6,25 % d’un coup », ce qui était nettement supérieur à ce qui s’était vu auparavant. « Ça a fait sursauter tout le monde, et pas juste au Québec. Partout au Canada. C’est la goutte qui a fait déborder le vase. »

« Il y a eu de l’abus »

En juillet, La Presse avait révélé que Walmart ferait payer à ses fournisseurs une partie de ses investissements de 3,5 milliards au Canada en leur imposant de nouveaux « frais de développement » pouvant atteindre 6,25 %.

Quelques jours plus tard, la centrale de négociation United Grocers inc. (UGI), qui représente 34 % du marché alimentaire canadien (avec Metro, Couche-Tard et Dollarama comme clients), a écrit à ses fournisseurs qu’elle s’attendait à « recevoir toute baisse de prix offerte à un concurrent ». Et en octobre, Loblaw (Maxi et Provigo) a annoncé une réduction de 1,20 % sur les expéditions reçues à partir de janvier.

Des milliers de membres de l’industrie canadienne de la transformation et de la production agricole ont réclamé l’instauration d’un code de bonnes pratiques comparable à celui du Royaume-Uni. L’UPA a aussi demandé au Bureau de la concurrence de faire enquête.

« Ça a toujours été comme ça, mais ça n’a jamais été décrié et il y a eu de l’abus », déplore Sylvie Cloutier, tout en rappelant que les débouchés sont peu nombreux au Québec pour les transformateurs alimentaires. Au Québec, 83 % des ventes de produits d’épicerie sont concentrées dans les mains de cinq gros acteurs.

À l’UPA, on se désole également que les agriculteurs aient de moins en moins de clients potentiels pour leurs aliments. « Dans toute la filière, les agriculteurs sont les plus vulnérables », fait valoir Marcel Groleau.

Parmi les grands détaillants, seul Sobeys (IGA) s’est publiquement prononcé pour un code de conduite.