La goutte qui a fait déborder le vase porte un nom : Walmart. Plus frustrés que jamais par tous ces « frais arbitraires » qui leur sont imposés, des milliers de membres de l’industrie canadienne de la transformation et de la production agricole demandent aux gouvernements de s’en mêler. Ils réclament l’instauration d’un code de bonnes pratiques comparable à celui du Royaume-Uni.

Marie-Eve Fournier Marie-Eve Fournier
La Presse

C’est la première fois qu’un tel front commun s’organise dans l’espoir de faire changer des façons de faire qui ne sont pourtant pas nouvelles entre les détaillants et leurs fournisseurs.

Mais cette fois, « assez, c’est assez ! [Les détaillants] utilisent les manufacturiers comme banque, mais il n’y a plus d’argent », affirme en entrevue le président et chef de la direction de Produits alimentaires et de consommation du Canada (PACC), Michael Graydon.

En tout, sept associations représentant la quasi-totalité de l’industrie unissent leur voix (voir liste ci-dessous) pour « protéger le secteur agroalimentaire canadien ». Elles représentent à la fois des multinationales (comme Coca-Cola et Kraft Heinz), de petits transformateurs régionaux et des milliers de fermes familiales.

Les signataires demandent aux gouvernements fédéral et provinciaux de « mettre en œuvre un code de bonnes pratiques pour les grands détaillants en alimentation au Canada » qui viendrait mettre un peu d’ordre dans « tous les frais, pénalités et déductions après-vente actuels ». Il peut s’agir de frais exigés pour la promotion, l’accès aux tablettes, à cause de retards de livraison, de mauvaises prédictions concernant la demande, etc.

L'exemple britannique

De tels codes existent au Royaume-Uni, en Irlande et en Australie, où, comme au Canada, une petite poignée de détaillants accapare une vaste part du marché, rapporte Mathieu Frigon, président et chef de la direction de l’Association des transformateurs laitiers du Canada (ATLC). Des actions ont aussi été engagées en Allemagne, au Japon et en Bulgarie quand des détaillants « ont abusé de leur emprise sur le marché », indique un rapport des Nations unies rédigé en 2016.

Chez nous, Loblaw (Provigo et Maxi), Sobeys (IGA), Metro, Walmart et Costco détiennent 80 % du marché, ce qui n’a rien à voir avec la situation aux États-Unis. D’ailleurs, les frais y sont « sans commune mesure » avec ceux exigés au Canada, rapporte M. Frigon.

Le Conseil canadien du commerce de détail (CCCD), qui représente les grandes chaînes de supermarchés, n’a pas répondu à nos demandes de commentaires.

Rééquilibrage des forces concurrentielles

Les transformateurs et les agriculteurs ne cachent pas que Walmart et UGI ont été les catalyseurs de leur demande commune, après des années de démarches individuelles, souvent dans l’ombre.

La Presse a révélé que Walmart fera payer à ses fournisseurs une partie de ses investissements de 3,5 milliards dans son réseau de magasins et son infrastructure de vente en ligne. À compter de septembre, les sommes versées aux fournisseurs seront amputées de 1,25 % ou 6,25 % selon que les produits sont vendus en magasin ou sur le web.

>>> (Re)lisez notre texte sur la décision de Walmart

Une semaine plus tard, la centrale d’achat UGI, qui négocie des prix pour Metro, Super C, Dollarama et Couche-Tard, notamment, a dit s’attendre à bénéficier des mêmes « rabais » que ceux exigés par Walmart.

>>> (Re)lisez notre texte sur l’annonce d’UGI à ses fournisseurs

Selon Michael Graydon, de PACC, l’ampleur de la demande de Walmart a suscité une réaction sans précédent.

Ils demandent 6,25 % alors que la marge moyenne des transformateurs est de 4,4 %. Donc, tout ce qu’on va vendre en ligne sera à perte !

Michael Graydon, président et chef de la direction de Produits alimentaires et de consommation du Canada

Le fait que les nouveaux « frais » soient « directement liés à des investissements dans leurs infrastructures » est l’autre facteur ayant mis le feu aux poudres, signale-t-il.

Selon M. Graydon, un code de conduite donnerait aux fournisseurs « la possibilité de négocier », car actuellement, même les multinationales « n’ont aucun pouvoir et doivent plier » devant les nouvelles exigences. « C’est obscène. Je n’ai jamais vu une autre industrie comme celle-là. »

Une facture de 4,3 milliards

L’association PACC calcule que, depuis quatre ans, les frais et les pénalités en tout genre imposés par les grands détaillants à sa centaine de membres ont bondi de 22 %, pour atteindre 4,3 milliards de dollars annuellement. Pendant ce temps, les « coûts pour vendre aux supermarchés » sont demeurés inchangés aux États-Unis.

En outre, PACC déplore que les coûts aient augmenté depuis cinq ans deux fois plus rapidement que les ventes.

Nous devons composer avec une hausse des frais sans précédent. Et tous ces nouveaux coûts ne feront rien pour soutenir notre croissance. Au contraire, ils vont nous nuire.

Paul Hetherington, président de l’Association canadienne de la boulangerie

Sans profits suffisants, les transformateurs disent être incapables d’investir dans leurs usines et de demeurer concurrentiels ou innovants.

La déclaration commune rappelle que le contexte d’affaires est déjà difficile. La COVID-19 a fait perdre aux transformateurs d’importants revenus (fermeture des restaurants, des hôtels) au même moment où leurs frais d’exploitation bondissaient (pour respecter les nouvelles normes sanitaires).

« Les gouvernements se doivent de tenir compte des leçons apprises suite à l’expérience réussie du Royaume-Uni en matière de rééquilibrage des forces concurrentielles dans le secteur alimentaire », concluent les signataires. Les 6000 usines de transformation alimentaire emploient 300 000 personnes au pays.

Qui sont les sept signataires ?

– Produits alimentaires et de consommation du Canada (PACC) : 100 entreprises dont Lassonde, Campbell’s, Cascades, Catelli, Dare, Hershey’s, KraftHeinz et McCain

– Aliments et boisson Canada : regroupement de 7 associations provinciales de fabrication d’aliments, dont le Conseil de la transformation alimentaire du Québec (CTAQ) totalisant 1500 entreprises

– Association canadienne des boissons : 23 entreprises (20 000 emplois) dont Pepsi, Coca-Cola, Red Bull, Breuvages Gaspé, Alex Coulombe

– Association des transformateurs laitiers du Canada : 13 entreprises (24 000 emplois) dont Saputo, Danone, Agropur et Fromagerie Boivin

– Association canadienne de la boulangerie : représente 50 % de l’industrie de la boulangerie (fabricants et détaillants) dont Grupo Bimbo (POM, Villaggio) et Le Petit Breton

– Fédération canadienne de l’agriculture : 200 000 familles agricoles

– Conseil canadien de l’horticulture : 14 237 exploitations agricoles