La décision de Walmart de réduire les paiements à ses fournisseurs pour éponger une partie de ses investissements a déjà fait des petits. Une semaine après cette annonce mal reçue, voilà que l’entreprise qui négocie les prix pour Metro, Super C, Dollarama et Couche-Tard, notamment, s’attend à bénéficier des mêmes « rabais » que ceux consentis au géant américain, a appris La Presse.

Marie-Eve Fournier Marie-Eve Fournier
La Presse

Dans une courte lettre transmise à ses fournisseurs le 29 juillet, l’entreprise torontoise United Grocers Inc (UGI) dit être au courant qu’un « compétiteur » leur a fait parvenir une demande de « réduction majeure de prix au moyen de nouveaux frais ».

« Les membres d’UGI [les détaillants] vont s’attendre fortement à être traités équitablement et de manière compétitive. Nous nous attendons à obtenir toutes les réductions de coûts que vous pourriez consentir à n’importe quel concurrent », précise la lettre que nous avons obtenue de diverses sources.

La centrale de négociation UGI travaille pour 6500 magasins d’un bout à l’autre du Canada et affirme détenir 34 % des parts de marché de l’industrie alimentaire canadienne, précise son président Michael Forgione, signataire du message.

La lettre d’UGI ne nomme jamais le compétiteur auquel il fait référence, mais on devine aisément qu’il s’agit de Walmart.

La Presse a révélé que le détaillant américain a annoncé à ses fournisseurs le 24 juillet qu’ils devront payer une partie des investissements de 3,5 milliards (annoncés le 20 juillet) prévus dans son réseau de magasins et son infrastructure de vente en ligne.

>>> (Re) lisez notre texte sur la décision de Walmart

À compter de septembre, Walmart amputera de 1,25 % ou 6,25 % les montants payés à ses fournisseurs selon que les produits sont vendus en magasin ou sur le web.

Le secteur de l’agroalimentaire – tant les agriculteurs que les transformateurs de produits frais – est particulièrement frustré par cette annonce, étant donné ses marges de profit d’une faiblesse notoire. Mais elle concerne les fournisseurs dans tous les rayons.

La nouvelle a également fait réagir sur la colline parlementaire, à Québec.

La cheffe de l’opposition officielle à Québec, Dominique Anglade, a déploré que Walmart « s’attaque au tissu économique du Québec ». Elle lui a demandé « d’être un citoyen corporatif respectueux […] et de ne pas abuser de sa situation de quasi-monopole ». Le ministre de l’Agriculture, André Lamontagne, s’est aussi dit « déçu » de la décision du détaillant.

>>> (Re) lisez notre texte sur les réactions provoquées par la nouvelle

LE CONSOMMATEUR VA FINIR PAR PAYER

« La demande de Walmart a enclenché une réaction en chaîne », déplore la directrice générale du Conseil de la transformation alimentaire du Québec (CTAQ), Sylvie Cloutier.

À son avis, les détaillants qui imposent de nouveaux « frais » aux fournisseurs n’auront d’autre choix que d’accepter des hausses de prix, la marge de profit des transformateurs étant déjà sous pression. « Avec la COVID-19, ils ont tous perdu 30 % de leurs revenus à cause du HRI [hôtellerie, restauration, institutionnel] en plus des coûts additionnels qu’ils ont. »

Le consommateur doit réaliser qu’il va finir par payer, les entrepreneurs ne font pas du bénévolat. Ce n’est pas tout le monde qui peut absorber de telles hausses.

Sylvie Cloutier, directrice générale du Conseil de la transformation alimentaire du Québec

Même si UGI ne négocie pas les prix des fruits et légumes vendus chez ses membres, l’Association des producteurs maraîchers du Québec (APMQ) est inquiète de « l’effet domino » provoqué par Walmart. Le directeur général Jocelyn St-Denis craint que les transformateurs réclament des baisses de prix aux agriculteurs. « C’est très dangereux pour la stabilité de la vente au détail et de la chaîne d’approvisionnement en alimentation au Canada. »

COMMENT ÇA FONCTIONNE ?

Si les fournisseurs peuvent apprendre dans une simple lettre qu’une baisse de prix leur est imposée, il en va autrement pour les hausses. Les fournisseurs ne peuvent changer à leur guise les prix demandés aux détaillants devant, par exemple, attendre une période précise dans l’année où ces demandes sont étudiées.

« Si nous devons augmenter nos prix dus à des frais additionnels, la fluctuation du dollar, le coût de la vie, etc., nous devons justifier le tout dans les menus détails, avec des délais [d’entrée en vigueur] de 90 jours, et jamais durant la période de septembre à janvier. Souvent, ils refusent et si nous insistons, nos produits sont retirés de leurs tablettes », nous a écrit le PDG d’une entreprise que nous n’identifions pas pour ne pas nuire à ses affaires.

Sur son site web, UGI se présente comme « un prolongement de l’équipe de négociation de chacun de ses membres », parmi lesquels se trouvent des supermarchés (Metro, Super C, Longo’s, Save-On-Foods, etc.), des pharmacies (Jean Coutu, London Drugs), les dépanneurs Couche-Tard et les magasins Dollarama.

« Son rôle consiste à représenter l’ensemble de ses membres et à travailler avec les fournisseurs pour développer de nouvelles opportunités et renforcer les partenariats afin d’en faire profiter toutes les parties », précise-t-on.

La liste des fournisseurs est longue ; elle contient quelque 550 noms, dont Catelli, Cascades, Dole, Lantic, Lassonde, Maple Leaf, McCain, Post et Saputo.