La multinationale amputera de 1,25 % ou 6,25 % les montants payés à ses fournisseurs

Marie-Eve Fournier Marie-Eve Fournier
La Presse

La décision de Walmart de forcer ses fournisseurs à financer une partie de ses investissements de 3,5 milliards au Canada a fait réagir. Tandis que la cheffe de l’opposition officielle à Québec, Dominique Anglade, considère que l’entreprise « s’attaque au tissu économique du Québec », le professeur Sylvain Charlebois s’inquiète du manque d’équilibre dans le rapport de force entre les détaillants et le secteur agroalimentaire.

« Nous demandons à Walmart, ce géant américain, d’être un citoyen corporatif respectueux des Québécoises et des Québécois et de ne pas abuser de sa situation de quasi-monopole », a écrit Mme Anglade sur Twitter, mardi matin.

Au cours d’un entretien avec La Presse, l’élue a ensuite affirmé que Walmart « s’attaque au tissu économique du Québec », c’est-à-dire « aux entrepreneurs québécois du secteur agroalimentaire », au moment même où « on parle de relance, de repartir la roue ».

Walmart amputera de 1,25 % ou 6,25 % les montants payés à ses fournisseurs afin d’« amortir partiellement les coûts engendrés » par son programme d’investissement dans ses magasins et son site web.

Mardi, La Presse a révélé que, dès septembre, Walmart amputera de 1,25 % ou 6,25 % les montants payés à ses fournisseurs afin d’« amortir partiellement les coûts engendrés » par son programme d’investissement dans ses magasins et son site web.

Le secteur de l’agroalimentaire, qui remplit les frigos et les tablettes de produits frais et transformés, était particulièrement frustré par cette nouvelle.

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PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

« Nous demandons à Walmart, ce géant américain, d’être un citoyen corporatif respectueux des Québécoises et des Québécois et de ne pas abuser de sa situation de quasi-monopole », a écrit sur Twitter la cheffe de l’opposition officielle à Québec, Dominique Anglade.

Mme Anglade juge également que, dans le contexte où le secteur de l’agroalimentaire est « vulnérable » en raison de la pandémie, Walmart « n’agit pas de façon responsable ». « Après ce qu’on vient de vivre, je me serais attendue à un minimum de compréhension, de considération », a-t-elle dit.

Même son de cloche au cabinet du ministre de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation, André Lamontagne. « Nous sommes déçus de la décision de Walmart. Les agriculteurs et les transformateurs québécois traversent une période difficile, et nous aimerions que les entreprises présentes sur le territoire québécois en tiennent compte dans leurs décisions », a déclaré le directeur des communications du cabinet, Simon Bachand.

Un déséquilibre aux conséquences majeures

La décision de Walmart démontre encore une fois le déséquilibre dans le rapport de force entre les détaillants et leurs fournisseurs, déplore pour sa part Sylvain Charlebois, directeur principal du Laboratoire de sciences analytiques en agroalimentaire de l’Université Dalhousie, en Nouvelle-Écosse. « Les détaillants contrôlent le marché », résume-t-il.

Or, ce déséquilibre n’est pas sans conséquence ; il fragilise financièrement les transformateurs, explique l’expert universitaire. Avec des marges de profit faibles, ils n’ont pas les capitaux pour investir en recherche et développement, en technologie et en robotisation. Ils peinent aussi à « prendre de l’envergure ». Au fil du temps, ils deviennent ainsi moins concurrentiels face aux transformateurs d’ailleurs dans le monde.

« C’est comme ça qu’on amène le secteur à la décroissance et c’est pour ça qu’on importe de plus en plus de nourriture », souligne M. Charlebois.

Il fait aussi remarquer que les producteurs agricoles ont besoin de transformateurs solides comme clients. Sinon, on produit de petits concombres, on les exporte et ils nous reviennent transformés en cornichons dans des pots, illustre-t-il. Un scénario qui n’est ni écologique ni souhaitable d’un point de vue économique, dit l’expert.

« Si la guerre étouffe la transformation, on peut produire tous les légumes qu’on veut, ça ne sert à rien », conclut Sylvain Charlebois.