Les entreprises dont les produits sont vendus dans les enseignes du groupe Loblaw, comme Maxi et Provigo, seront contraintes de réduire leurs prix à compter de janvier. Elles devront en outre composer avec des hausses de frais, a appris La Presse. Même si les « plus petits fournisseurs » et la plupart des agriculteurs devraient être exemptés, c’est « de l’abus de pouvoir », juge l’expert Sylvain Charlebois.

Marie-Eve Fournier Marie-Eve Fournier
La Presse

Dans des lettres différentes transmises à ses petits et grands fournisseurs cette semaine, la présidente de Loblaw, Sarah Davis, leur annonce qu’en vertu d’un « programme d’Allocations stratégiques pour l’accélération », une réduction de 1,20 % sera appliquée sur leurs « expéditions » à compter de janvier prochain.

Au même moment, le détaillant fera passer ses « frais de manutention » de 0,85 % à 0,97 % pour les produits livrés dans un centre de distribution. Selon Loblaw, qui a introduit ces nouveaux frais en décembre 2017, la hausse est « similaire » à celles des dernières années.

Comme c’est généralement le cas lors de ce type d’annonce, il n’y a aucune invitation à négocier. « Toute expédition de produits effectuée le ou après le 3 janvier 2021 sera considérée comme une acceptation de ces changements à nos programmes », écrit Mme Davis dans des lettres obtenues par La Presse.

« C’est de l’abus de pouvoir, point. Le manque d’empathie des distributeurs, surtout de Loblaw, et ces exigences sont une fois de plus la preuve que nous avons besoin d'envisager l’instauration d’un code de conduite au Canada », a commenté Sylvain Charlebois, directeur principal du Laboratoire de sciences analytiques en agroalimentaire à l’Université Dalhousie.

Protéger la transformation alimentaire canadienne doit devenir une priorité. Sinon, nous risquons l’effondrement du secteur au pays, rien de moins.

Sylvain Charlebois, directeur principal du Laboratoire de sciences analytiques en agroalimentaire à l’Université Dalhousie

En outre, le 4 octobre, Loblaw a recommencé à imposer à ses fournisseurs des pénalités lorsqu’ils ne livrent pas tous les produits attendus. Le détaillant s’était montré compréhensif depuis le début de la pandémie puisque la demande était devenue très difficile à prévoir, les consommateurs ayant changé leurs habitudes. Les transformateurs ont dénoncé cette décision puisque que la situation « n’est pas revenue à la normale », a fait valoir le président de la Food, Health & Consumer Products of Canada (FHCP), Michael Graydon, au Financial Post, en septembre.

Sarah Davis rappelle aux fournisseurs que Loblaw investira « près de six milliards de dollars au cours des cinq prochaines années » dans son réseau et en ligne afin de « répondre aux attentes croissantes de la clientèle ». Elle ajout que l’entreprise n’a « jamais autant investi dans le service à la clientèle et la protection [des] clients » et qu’il est ainsi « devenu plus difficile et plus coûteux » d’exercer ses activités.

Ce qu’il est important de retenir, c’est que nous investissons afin de mieux servir nos clients et les mettre à l’abri d’éventuelles hausses des prix. Nous voulons maintenir nos prix le plus bas possible. C’est pourquoi nous faisons appel à votre aide.

Extrait d’une lettre de Sarah Davis, présidente de Loblaw, adressée à ses fournisseurs

Levée de boucliers

Les baisses de prix exigées par Loblaw arrivent environ trois mois après celles imposées par Walmart et UGI, centrale de négociation qui travaille pour Metro, Super C, Couche-Tard et Dollarama. Leurs décisions avaient provoqué une levée de boucliers rarement vue dans l’industrie agroalimentaire.

Au cours de l’été, pas moins de sept associations de transformateurs ainsi que des milliers d’agriculteurs ont réclamé à Ottawa la création d’un code de bonnes pratiques qui viendrait « rééquilibrer les forces concurrentielles dans le secteur alimentaire » dans un contexte où 80 % du marché de détail est contrôlé par cinq entreprises (Loblaw, Sobeys, Metro, Costco, Walmart). De tels codes existent ailleurs dans le monde.

(Re)lisez notre texte « Frais arbitraires imposés par les supermarchés : l’intervention d’Ottawa réclamée »

En juillet, La Presse avait révélé que Walmart ferait payer à ses fournisseurs une partie de ses investissements de 3,5 milliards dans son réseau de magasins et son infrastructure de vente en ligne. À compter de septembre, les sommes versées aux fournisseurs ont été amputées de 1,25 % ou 6,25 % selon que les produits sont vendus en magasin ou sur le web.

La nouvelle avait notamment fait réagir les élus, à Québec.

(Re)lisez notre texte « Investissement de 3,5 milliards : une note salée pour les fournisseurs de Walmart »

Une semaine plus tard, la centrale UGI avait dit s’attendre à bénéficier des mêmes « rabais » que ceux exigés par Walmart.

(Re)lisez notre texte « Metro, Couche-Tard et Dollarama exigent les mêmes rabais que Walmart »

Fournisseurs exemptés

Dans ses lettres transmises à ses fournisseurs, Loblaw précise que certaines exemptions vont s’appliquer « aux plus petits fournisseurs et aux agriculteurs ».

Selon la porte-parole de Loblaw au Québec, Johanne Héroux, « une grande partie » des agriculteurs ne sera pas assujettie aux réductions de prix exigées. « C’est important pour nous d’être sensible et de tenir compte des derniers mois qui ont été difficiles », nous a-t-elle déclaré. Les fournisseurs exemptés seront choisis en fonction de « l’ampleur de leurs activités avec [Loblaw] », a précisé Mme Héroux, sans fournir plus de détails.

Par ailleurs, fait valoir la porte-parole, Loblaw n’a pas « une approche systématique, mur à mur » avec ses fournisseurs. Le détaillant leur propose plutôt « des ententes sur mesure pour qu’ils vendent plus » et leur offre « beaucoup de programmes uniques comme PC Optimum et Loblaw Media ».

Dans ses lettres, Mme Davis encourage ses fournisseurs à investir dans « divers programmes en lien avec la fidélisation, le numérique, les données et les médias ».