Les élèves de fin de secondaire sont en pleine période d’examens ministériels au Québec, qui peut être déterminante pour leur avenir. Or, Francis Vailles a découvert que ces examens étaient souvent facultatifs au Canada anglais et que l’évaluation des apprentissages paraissait moins sévère chez les anglophones. Aujourd’hui, la notation des anglophones au Québec.

Publié le 13 juin

Je l’ai écrit en 2018 : selon moi, la diplomation au secondaire au Québec est plus faible qu’ailleurs au Canada parce que notre système est plus exigeant, notamment.

La note de passage est de 60 % plutôt que 50 % et la matière la plus redoutable – les maths – est un prérequis de la réussite ici, moins ailleurs. Preuve que le concept de diplomation est flou et que sa comparaison est bancale, nos élèves réussissent aussi bien sinon mieux que les autres Canadiens quand ils passent les mêmes tests.

Or, depuis 2018, d’autres éléments sont venus renforcer mon hypothèse, dont une découverte renversante sur les résultats en temps de COVID-19. Et une autre sur l’aspect facultatif et insignifiant des examens ministériels au Canada anglais (à lire absolument mardi).

Notes dopées chez les anglos ?

D’abord, je constate que la pandémie n’a PAS diminué la réussite de nos élèves québécois de fin de secondaire. Elle l’a fait augmenter, selon les données officielles. Plus renversant encore : les notes et les taux de réussite ont bondi bien davantage dans le réseau anglophone du Québec, contre toute attente.

Comment est-ce possible ? Comment la pandémie a-t-elle pu améliorer la réussite, alors que toutes les études concluent qu’elle a plutôt nui aux apprentissages ? Et pourquoi davantage chez les anglophones ?

Selon mes recherches, le phénomène s’expliquerait notamment par l’absence d’examens du Ministère pour valider les savoirs en temps de pandémie, et donc par la liberté accordée aux seuls enseignants et écoles de trancher, avec des effets variables selon les régions et la langue.

Le ministère de l’Éducation en convient. « Le fait que le calcul du taux de réussite s’appuie uniquement sur les évaluations dispensées par les écoles a sans aucun doute été la cause principale de cette augmentation », m’a-t-on répondu par courriel.

Voyons dans le détail. En 2020 et 2021, les cinq examens ministériels de 4e et 5secondaire ont été annulés (ils comptaient normalement pour 50 % de l’année). La réussite a donc été mesurée avec les seules évaluations faites à l’école.

D’abord, la réussite a explosé en 2020, atteignant 95,4 % dans le secteur public, un sommet historique. L’année est toutefois difficile à bien comparer avec l’avant-pandémie, car le bulletin pour ces cours portait la mention « Réussi » ou « Non réussi », sans notes chiffrées, dans le contexte de la désorganisation totale provoquée par le Grand Confinement.

L’année 2021 est bien plus pertinente, avec des notes et des taux de réussite pour chacun des centres de services scolaires du réseau public, malgré les cours à distance.

Résultats ? Le taux de réussite à ces cinq mêmes cours a atteint 90,3 %, une première historique dans le public, si l’on exclut 2020. Il s’agit d’une hausse de 1,2 point de pourcentage en 2021 par rapport à la dernière année disponible avant la pandémie, soit 2018⁠1.

Mais voilà, la situation diffère passablement selon la langue. Dans les commissions scolaires anglophones, le taux de réussite a augmenté de 3,4 points de pourcentage, contre 0,9 point chez les francophones.

Même constat pour les notes moyennes obtenues à ces cours : hausse de 1,9 point chez les anglophones (à 75,4 %), mais baisse de 0,3 point chez les francophones (à 73,9 %).

La situation est encore plus frappante quand on classe les centres de services et commissions scolaires selon l’amélioration du taux de réussite pendant la pandémie. Cinq des six premiers rangs sont occupés par des commissions scolaires anglophones, avec des améliorations du taux de réussite nettement supérieures à la moyenne en 2021.

À la commission scolaire New Frontiers, en Montérégie, le bond est de 8 points de pourcentage. La hausse du taux de réussite dans les commissions scolaires English-Montréal et Lester-B.-Pearson, dans l’île de Montréal, avoisine les 5 points.

La présence de 5 commissions scolaires anglophones au sommet est frappante quand on sait que cette communauté ne compte que 9 commissions scolaires au Québec, contre 61 centres de services scolaires pour les francophones.

Et que la hausse chez les anglophones est tout aussi importante à Montréal que sur la Rive-Sud ou ailleurs en Montérégie !

Le taux de réussite chez les anglophones avait également connu une hausse plus marquée que les francophones en 2020 – quoique moins prononcée – et pour plusieurs des mêmes commissions scolaires qu’en 2021.

Culture de notation

Comment est-ce possible ?

Selon le chercheur en éducation Richard Guay, l’écart s’explique probablement par « une culture de notation » distincte. « Les enseignants des écoles anglophones ont tenu compte davantage de la pandémie dans leurs notes que les francophones », croit-il.

Deux autres recherches de cet ex-directeur des études du Collège Jean-de-Brébeuf ont clairement démontré l’aspect culturel de la notation.

Par exemple, au cégep, les collèges anglophones ont un meilleur taux de diplomation que les francophones. Toutefois, la moitié des écarts de diplomation plus élevés s’explique par la difficulté moindre des cours, a-t-il démontré dans une étude économétrique poussée. C’est particulièrement le cas dans les matières de base, comme la philosophie (humanities) et la littérature⁠2.

En 2014, Richard Guay avait constaté le même genre de biais, mais pas lié à la langue, en comparant la notation des enseignants aux résultats des examens ministériels de fin de secondaire.

Essentiellement, les enseignants des écoles fortes ont tendance à accorder des notes plus faibles à leurs élèves, à être plus sévères. « C’est le cas des écoles privées qui font de la sélection, comme Brébeuf, Régina-Assumpta, Jean-Eudes, l’international, etc. »

Et inversement : les enseignants des écoles plus faibles ont tendance à être moins sévères dans leur notation, ce que viennent corriger les examens ministériels. Bref, une note de 75 % n’a pas la même signification à Brébeuf que dans une école publique défavorisée⁠3.

« Il y a un comportement humain là-dedans. Les enseignants s’ajustent en fonction de la force de leurs groupes », dit Richard Guay.

En temps normal, le ministère de l’Éducation utilise les notes obtenues aux épreuves uniques obligatoires pour « modérer celles attribuées par l’établissement, c’est-à-dire pour minimiser ou annuler l’effet des variations locales », est-il expliqué sur le site internet du Ministère.

Cette modération n’a pu être faite ni en 2020 ni en 2021, avec l’annulation des épreuves uniques.

Est-ce que les familles anglophones sont dotées d’un meilleur équipement technologique (ordinateurs, internet, etc.), ce qui expliquerait la hausse plus forte avec les cours à distance ?

Richard Guay n’y croit pas ni l’économiste Catherine Haeck, spécialisée en éducation. Pourquoi ? Parce qu’au bout du compte, les résultats n’ont pu être meilleurs avec la formule d’enseignement à distance qu’en présentiel, comme le démontrent les autres études.

J’ai joint deux des commissions scolaires anglophones où les taux de réussite ont fortement augmenté.

À la commission scolaire Lester-B.-Pearson, qui compte une douzaine d’écoles secondaires, on estime que la forte hausse s’explique par l’accent mis sur les apprentissages prioritaires, tel qu’exigé par le Ministère en raison des effets de la pandémie.

Autre élément : « Les enseignants ont misé davantage sur les travaux que les examens, plus difficiles à contrôler en ligne, ce qui a favorisé les apprenants moins performants en situation d’examens », m’explique Mathieu Canavan, directeur des services éducatifs de cette commission scolaire.

La grande collaboration des parents a aussi joué un rôle, dit M. Canavan, qui précise que les élèves de cette commission, surtout présente dans l’Ouest-de-l’Île de Montréal, sont plutôt favorisés, et donc dotés de bons outils technologiques (ordinateurs, internet, etc.).

Il n’est pas en mesure de m’expliquer pourquoi, en général, la réussite s’est davantage améliorée dans les commissions anglophones.

Même genre de réponse à la commission scolaire New Frontiers, en Montérégie, si ce n’est qu’une des deux écoles secondaires de la commission (Orsmtown) a pu être avantagée, ayant pu faire tout le cheminement en présentiel pendant la pandémie, en raison du peu de cas de COVID-19.

Impossible de savoir si les rencontres presque mensuelles des directeurs généraux des neuf commissions scolaires anglophones, comme celle des directeurs éducatifs, ont pu influencer la notation.

La commission scolaire English-Montréal n’a pas donné suite à mes demandes.

Il faudrait bien sûr une étude plus poussée, scientifique, pour tirer des conclusions sans équivoque. Voir si l’esprit communautaire des anglophones et leurs liens avec les technologies ont pu jouer.

Tout de même, l’absence d’examens ministériels semble un facteur explicatif de l’amélioration dans plusieurs centres scolaires, notamment anglophones.

1. L’année 2019 comparable n’a jamais été publiée sur le site internet du ministère de l’Éducation.

2. Lisez la chronique « Pourquoi la diplomation est trop faible au cégep »
3. Consultez le Rapport du comité de gestion des bulletins d’études collégiales

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Des examens qui ne comptent pas hors Québec