Quand on remplit son panier d’épicerie, on se moque du niveau de cordialité entre les fournisseurs qui remplissent les tablettes et le propriétaire des lieux. Jusqu’au jour, peut-être, où les relations acrimonieuses provoquent la disparition des croustilles Lay’s, du dentifrice Colgate et du Nutella des tablettes.

Publié le 16 février

C’est ce qui se passe en Europe actuellement.

Des fournisseurs incapables de s’entendre avec des chaînes de supermarchés, que ce soit en Angleterre, aux Pays-Bas, en France ou en Belgique, ont carrément cessé de les approvisionner. Le cœur des litiges : le prix.

Les entreprises qui fabriquent des aliments, que ce soit des craquelins ou de la sauce à spaghetti, ne peuvent pas simplement prévenir les supermarchés qu’ils augmentent leurs prix. Non, elles doivent soumettre des demandes de hausse et les justifier. Au Canada, ces requêtes sont permises à certains moments dans l’année et le détaillant est libre d’accepter ou non.

Ces dernières semaines, des médias spécialisés et grand public ont fait état de conflits ayant mené au retrait de certains produits dans les supermarchés d’outre-mer.

Aux Pays-Bas, la chaîne Picnic a retiré les chips Lay’s (PepsiCo), a rapporté Retail Detail. « Nous nous battons pour le prix le plus bas. Malheureusement, nous ne pouvons pas parvenir à un accord avec ce fournisseur », a déclaré le détaillant, qui est aussi en guerre contre Kellogg, selon la même publication.

En France, le fournisseur de café et de thé Jacobs Douwe Egberts (L’OR, Tassimo, Mighty Leaf) a cessé de fournir les supermarchés Intermarché… avant qu’un juge ne le force à réapprovisionner son client. Les produits Nestlé ont été absents un temps de la chaîne belge Colruyt, tout comme le Nutella, fabriqué par Ferrero.

En Angleterre, les produits de Colgate-Palmolive ne sont plus visibles sur les rayons du géant Tesco.

Le détaillant a refusé d’expliquer les mystérieuses disparitions de dentifrice et autres produits d’hygiène personnelle à la BBC. Mais dans un tweet destiné à une cliente, Tesco écrit que cette situation hors du commun est attribuable à un « problème avec le fournisseur ».

Lisez le texte de la BBC sur le conflit entre Tesco et Colgate-Palmolive (en anglais)

Quand l’inflation mène à la disparition

Avec l’inflation qui atteint des sommets, cette nouvelle vague de conflits n’est guère étonnante.

Les transformateurs veulent augmenter leurs prix parce que les ingrédients leur coûtent plus cher, notamment en raison du transport. De leur côté, les détaillants veulent contrôler l’inflation. « Certains détaillants n’acceptent tout simplement pas l’inévitable, à savoir que les prix augmenteront considérablement dans un avenir prévisible », a déclaré à la BBC un ex-dirigeant des supermarchés ASDA.

C’est pareil ici. Ingrédients, emballages, salaires, transport… les transformateurs doivent composer avec un paquet de hausses de coûts qu’ils tentent de refiler aux détaillants. Mais c’est « difficile », me confirme un acteur de l’industrie.

PHOTO TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK DE LOTUS

Le fabricant de la tartinade de biscuits Biscoff, Lotus, prévient les supermarchés qu’ils doivent accepter les hausses de prix.

Ce qui est particulier, en Europe, c’est que les négociations – ou est-ce plutôt des menaces ? – se font maintenant sur la place publique. Vous connaissez les biscuits Biscoff, de Lotus, que l’on peut déguster en tartinade décadente ? Le grand patron a prévenu qu’il cesserait d’approvisionner les supermarchés qui refusent ses hausses de prix « justes ».

Voilà un ton qu’on n’a jamais entendu au Canada !

Ici, les fournisseurs ont une peur bleue de se mettre à dos leurs clients, puisque seulement cinq entreprises (surnommées le Big Five) contrôlent plus de 80 % du marché (Loblaw, Sobeys et Metro, Walmart et Costco). De fait, quand le Bureau de la concurrence a voulu enquêter en 2021 sur les pratiques de Walmart et de United Grocer, il a été forcé d’abandonner puisqu’aucune entreprise ne voulait témoigner à visage découvert, selon Le Journal de Montréal⁠. C’est tout dire.

Lisez le texte « L’enquête sur les frais monstrueux imposés par Walmart tombe à l’eau »

Cet oligopole, disent les transformateurs, est à l’origine de certains comportements douteux qu’on ne voit pas aux États-Unis, où une pléiade de supermarchés se partagent le marché. Des exemples ? Des frais rétroactifs facturés sans négociation, des déductions imprévues sur les factures, des pénalités parce que les produits étaient mal placés sur la palette.

Un code au Canada en avril

D’ailleurs, pour assainir et baliser les relations entre les supermarchés et leurs fournisseurs, les ministres de l’Agriculture de toutes les provinces et des membres de l’industrie planchent sur un code de conduite calqué sur celui de l’Angleterre.

Lisez le texte « Pourquoi les fournisseurs veulent-ils un code ? »

Le document devait être prêt en novembre. On vise désormais avril, ai-je appris. Tout le monde tire la couverte de son côté. Le défi est de trouver un bon compromis, car le code sera volontaire, et les ministres veulent que toute l’industrie y adhère.

En soi, l’adhésion peut être un enjeu, comme on le voit ces jours-ci avec Amazon.

Le géant américain ne voulait pas se conformer au code de l’Angleterre. Mais les autorités en matière de concurrence l’ont forcé, puisqu’il est imposé à toute entreprise dont les revenus tirés de la vente d’aliments dépassent 1 milliard de livres (1,72 milliard CAN).

Lisez le texte « Amazon est officiellement un supermarché… à contrecœur »

Il reste à voir comment les provinces canadiennes réussiront à obtenir l’engagement des détaillants en alimentation actuels et futurs. Et ce que ça changera concrètement. Car, comme on le voit, le dentifrice Colgate est disparu des supermarchés Tesco malgré l’existence d’un code qui sert d’inspiration au Canada.