Une salle de réunion aux murs beiges, avec tapis brun, sans fenêtre. Il y avait mon ami Yves, mais aussi Ginette, Mario, Nathalie, Larry et Lina.

Une super gang d’apprentis reporters avec qui je passerais le plus bel été de ma vie.

Nous étions tous stagiaires à La Presse. Et j’allais essayer de devenir journaliste.

Après une semaine, je pense, non deux, mon premier article pour vrai à être publié dans le journal s’est retrouvé à la une. Une rencontre avec un paysagiste japonais au Jardin botanique.

Je pense que j’étais encore plus fière que ma mère. Pas peu dire.

Cet été-là, je me suis aussi promenée en avion avec la Sûreté du Québec pour surveiller les excès de vitesse, j’ai interviewé Leonard Cohen, trouvé des mots pour décrire des feux d’artifice, « comme des gorgones électrifiées, aux couleurs acidulées... », « à certains moments, il y avait tellement d’étincelles qui dansaient partout qu’on aurait cru qu’on allait se mettre à en avaler ». J’ai aussi écrit sur Jacques Parizeau et un projet de loi sur les langues officielles, sur une expo sur Tintin et une autre sur Borduas. J’ai vérifié si on me collerait une contravention en traversant le pont Jacques-Cartier en vélo.

Le paradis.

En août, La Presse Canadienne m’appelait pour que je devienne surnuméraire. En octobre, La Presse répliquait. « Allô, c’est Louise Cousineau. On aurait besoin de vous aux faits divers parce que les autres sont réquisitionnés pour la campagne électorale. »

J’ai dit oui.

Et 33 ans plus tard, je suis toujours là. Mais vendredi, c’était ma dernière journée. J’ai accepté le poste de rédactrice en chef du Droit, quotidien d’Ottawa-Gatineau.

Un honneur.

Un rêve.

Mais ce n’est pas facile de quitter La Presse, ma famille. Mes collègues, dont plusieurs sont des amis proches. Mes lecteurs.

Je me sens un peu comme dans la chanson de La famille Bélier.

« Je vous aime, mais je pars. »

C’est en plein ça.

* * *

« Bonjour, c’est Marie-Claude Lortie, de La Presse. »

Combien de fois ai-je ainsi fièrement amorcé une interview, n’importe quel coup de téléphone pour un article ? Tellement fière.

Je vous écris, et un torrent de souvenirs et de larmes se déverse. Je repense à Polytechnique, un baptême d’horreur, aux campagnes électorales qui m’ont fait sillonner le Canada, aux restaurants que j’ai essayés partout à Montréal et au Québec, et ailleurs. Mon Dieu, les voyages ! Les Gay Games en Australie, les travailleurs agricoles en Californie, un attentat terroriste en Tunisie, un référendum en Grèce. Un reportage au Danemark sur le bonheur. Un autre en Italie, à la recherche de la meilleure recette de sauce bolognaise. L’Albanie, la Suède, la Thaïlande, pour l’un des reportages dont je suis le plus fière, sur les conditions de travail inhumaines dans le secteur de la crevette.

Ou encore, vous vous rappelez où j’étais l’an dernier ? À Venise et à Milan, vidés par la pandémie.

Tout ça, je vais m’en ennuyer. Même si je vais encore écrire des textes d’opinion, le reportage va me manquer.

Les sans-abri face au virus, les jeunes qui réinventent l’agriculture, que je suis allée voir à leurs fermes, des gens de partout qui m’ont raconté mille histoires. Les « personnalités de la semaine » que j’ai adoré écrire, pendant quelques années. Des scientifiques, des travailleurs humanitaires, des sportifs que je n’aurais jamais croisés autrement. Ma chronique sur la publicité, mon cahier Actuel.

Au fil des années, j’ai aidé des gens ; j’en ai heurté, aussi. J’ai été trop baveuse, pas assez méfiante, pas mal lucide, souvent clairvoyante. Aussi dans le champ. Mais souvent, souvent, des lecteurs m’ont écrit pour me dire que j’avais mis des mots sur des idées ou des émotions qu’ils ne savaient décrire. Que je leur avais montré un problème sous un jour qu’ils n’avaient pas envisagé.

À travers tout ça, j’ai essayé d’être juste, d’être professionnelle, de donner une place dans le journal à des personnes qui n’y étaient pas assez. Les femmes, entre autres. Mais aussi les gens issus de groupes non majoritaires, non dominants.

Je n’ai pas souvent sorti de scoops de corruption, de fraude, de complots. Mais j’ai essayé d’être la première à vous parler d’un paquet de réalités sociales, économiques, environnementales.

Donc, même si je n’ai pas trouvé le Watergate québécois, j’ai couvert Françoise David quand elle travaillait au Regroupement des centres de femmes du Québec (aujourd’hui L’R des centres de femmes du Québec) et qu’on était peut-être deux à la conférence de presse, j’ai vanté les changements sociaux rendus possibles par les CPE et les vertus de la récupération alimentaire, j’ai participé à réformer la culture diététique québécoise en me lançant en croisade contre les régimes, j’ai parlé du bio quand tout le monde disait que c’était « tellement trop cher », j’ai tout fait pour nous faire découvrir l’hiver différemment. Je vous ai parlé de poutine au foie gras tellement tôt qu’une lectrice a pensé à un canular. Et la journaliste new-yorkaise d’origine montréalaise Elizabeth Plank m’a dit un jour : « Toi, t’étais féministe avant que ça soit à la mode. »

C’est vrai.

J’étais déjà féministe le 16 mai 1988. Je le suis encore. Mais au moment de l’anniversaire du droit de vote des Québécoises, en 1990, je m’étais demandé, en page éditoriale, pourquoi les évènements officiels de célébration étaient interdits aux hommes, ce qui m’avait valu une réplique plus que vive de Simonne Monet-Chartrand. « Comment un mouvement qui se donne comme but de faire tomber des barrières peut-il légitimement en dresser une autre ? », demandait mon texte. « On dirait que quand vient le temps de combiner hommes et féminisme, les femmes ont deux types de réactions. Celles qui disent “No way, on va encore se faire écœurer” et celles qui disent “Yé, on va parler”. »

J’avais 24 ans.

Plus tard, j’ai dénoncé Roman Polanski face à ceux qui ne voyaient qu’un artiste. Et j’ai parlé de violence, d’abus, de l’absence de suffisamment de femmes dans les structures de pouvoir, là, et là, et partout. J’ai parlé d’égalité et décrit le sexisme partout dans la société, pendant 33 ans. Et je vais continuer.

* * *

Car même si je suis triste de quitter mon monde, tous les professionnels extraordinaires avec qui j’ai travaillé – merci spécial aux pupitreurs, aux réviseurs, aux patrons, qui m’ont souvent sauvée de moi-même – et qui aujourd’hui mènent ce journal plus que solidement, je suis absolument ravie de partir ailleurs, de me lancer dans un tout autre projet. Je vais écrire encore et piloter une équipe de super journalistes et photographes à Ottawa-Gatineau. J’ai plein d’idées. Plein de projets. En commençant par celui d’écouter tout le monde. Et de donner la chance aux artisans de donner leur meilleur, à eux, pour faire le meilleur journal possible.

J’investirai dans le Droit la même énergie, la même curiosité, les mêmes valeurs que j’ai véhiculées au fil de toutes ces années dans chacun de mes textes ici.

Je vais vraiment m’ennuyer de vous.

Mais j’ai hâte.