(Ottawa) Des interprètes afghans et d’anciens combattants canadiens affirment que le ministère de l’Immigration laisse tomber les Afghans qui ont travaillé avec le Canada dans ce pays déchiré par la guerre, malgré une annonce la semaine dernière visant à offrir l’asile à ceux qui ont aidé les Forces armées canadiennes, souvent au péril de leur vie.

Christopher Reynolds La Presse Canadienne

Rahim, qui a travaillé comme interprète avec des soldats canadiens en 2016-2017 et dont le nom complet n’est pas divulgué pour des raisons de sécurité, a déclaré que des combattants talibans avaient incendié la maison de son père lundi en guise de punition pour son service auprès des forces de la coalition.

Il séjourne chez des parents en Afghanistan et, comme deux autres anciens interprètes avec lesquels La Presse Canadienne a parlé qui sont déjà au Canada, il craint pour la sécurité de sa famille élargie alors que les talibans s’emparent de pans du pays.

« C’est aussi très dangereux pour eux de vivre ici », a déclaré Rahim à propos de ses parents, sa belle-sœur et ses quatre neveux et nièces âgés de 11 à 23 ans.

« S’ils capturent une personne de ma famille, je suis sûr qu’ils se vengeront sur eux. »

Des responsables gouvernementaux lui ont dit qu’il devait fournir des documents sur la maison détruite pour prouver que ses parents étaient menacés, a-t-il expliqué, mais la propriété se trouve dans un district désormais contrôlé par les talibans et effectivement inaccessible aux personnes en fuite.

Mercredi, le ministère de l’Immigration a publié un formulaire de demande à remplir dans les 72 heures, mais des groupes d’anciens combattants affirment qu’il n’est pas clair si les frères et sœurs, les parents et les membres de la famille élargie des candidats menacés par les talibans sont éligibles à l’asile.

Cependant, dans un courriel envoyé aux interprètes et obtenu par La Presse Canadienne, le gouvernement fédéral a déclaré que le programme ne s’appliquait qu’aux « Afghans qui faisaient partie intégrante des efforts du Canada en Afghanistan » et aux membres de leur famille.

Les membres de la famille sont définis comme un époux ou un conjoint de fait, un enfant âgé de 21 ans ou moins, ou un enfant adulte qui « dépend substantiellement du soutien financier du parent avant d’avoir atteint l’âge de 22 ans ».

« Ce n’est tout simplement pas ainsi que les talibans tracent des lignes entre qui est inclus et qui ne l’est pas », a déclaré Andrew Rusk, co-fondateur du groupe de défense Not Left Behind.

« Quand vous commencez à penser à ces restrictions, ces délais et ces obstacles, vous mettez un volume important de vies en danger. Et le leadership moral ne vient pas du gouvernement en ce moment ; il vient de la communauté des anciens combattants, et cela ne semble pas juste », a déclaré Andrew Rusk, dont la sœur a été la première soldate du Canada à mourir au combat.

Le premier ministre Justin Trudeau a déclaré mercredi que la priorité du gouvernement restait d’aider le personnel afghan et leurs familles immédiates.

« Mais je peux souligner en même temps que nous continuons d’étendre les programmes de réunification familiale offerts à tous les immigrants et résidents permanents au Canada, et c’est quelque chose que nous continuerons d’examiner », a-t-il déclaré aux journalistes à St. John’s, à Terre-Neuve-et-Labrador.

Le ministère de l’Immigration n’a pas immédiatement répondu aux demandes de commentaires.

Robin Rickards, un ancien combattant qui a effectué trois missions en Afghanistan entre 2006 et 2010, a déclaré que lui et d’autres soldats actuels et anciens ont été submergés de courriels et d’appels téléphoniques pour obtenir de l’aide avec la nouvelle demande d’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada.

Publié en anglais, elle nécessite jusqu’à 10 numérisations de documents différents et requiert Adobe Acrobat dans un pays avec un faible taux d’alphabétisation et un service internet inégal.

« Nous sommes littéralement en train de nous noyer », a-t-il déclaré. « S’ils avaient contacté l’une des personnes impliquées dans ce projet avant de le lancer, nous aurions pu les guider sur la façon de structurer un processus ordonné qui n’aurait pas créé le chaos sur le terrain. »

Le délai de 72 heures pour les demandes n’est pas « ferme » et les demandes en dehors de cette fenêtre seront toujours traitées, a déclaré Émilie Simard, porte-parole du ministre de l’Immigration Marco Mendicino.

« Le temps de réponse demandé reflète l’urgence sur le terrain d’obtenir le plus de candidatures possible le plus rapidement possible afin que nous puissions mettre les gens en sécurité », a-t-elle déclaré dans un courriel.

« Nous avons également engagé du personnel de soutien pour aider les clients confrontés à des barrières linguistiques à soumettre leurs demandes et à demander la documentation… Cette politique a été élaborée pour être aussi inclusive que possible. »

Les nouvelles mesures d’immigration, déployées pour la première fois vendredi par un trio de ministres, font suite à une inquiétude et une frustration croissantes au sein de la communauté des anciens combattants du Canada après le retrait soudain des forces américaines d’Afghanistan au cours des dernières semaines, qui a encouragé les talibans à intensifier leur offensive.

Le territoire fraîchement capturé comprend des parties de la province méridionale de Kandahar, où l’armée canadienne a passé le plus de temps au cours de sa mission de 13 ans dans le pays et a livré ses batailles les plus sanglantes depuis la guerre de Corée.

Maintenant, d’anciens combattants disent que les Afghans qui les ont soutenus ainsi que leurs familles sont confrontés à des menaces de représailles alors que les talibans étendent leur portée et cherchent à se venger de leurs collaborateurs.

« Nous vivons actuellement dans un enfer qui peut être de ce monde, qui peut être d’un autre monde », a déclaré Noori, qui est arrivée au Canada en 2010 après avoir travaillé comme interprète pour les Forces armées canadiennes entre 2006 et 2009.

Trois de ses cousins et un oncle ont été assassinés par des militants talibans, a-t-il déclaré. Ses parents, quatre frères et cinq sœurs sont toujours en Afghanistan, mais aucun ne serait admissible à le rejoindre au Canada en vertu des nouvelles mesures.

Noori, dont le nom complet n’est pas divulgué pour des raisons de sécurité, a déclaré qu’il n’avait pas pu dormir correctement depuis une récente attaque des talibans contre un poste de contrôle de la police à moins de 100 mètres du domicile de sa famille.

« C’était toute la nuit. Ma famille ne pouvait pas sortir. Ils suppliaient simplement Dieu de leur protection. Mais personne ne pouvait y aller pour les aider à les protéger », a-t-il déclaré.

« Les talibans savent que notre famille a soutenu les Forces canadiennes. »

Le ministre de l’Immigration a déclaré vendredi que le gouvernement disposait déjà d’équipes sur le terrain pour identifier les personnes à risque d’avoir travaillé avec le Canada, et que les responsables de l’immigration accéléreraient les demandes d’asile des milliers d’interprètes qui se qualifient.

Le ministre Mendicino a également encouragé les Afghans vivant maintenant au Canada à contacter directement son bureau s’ils estiment que leur famille à la maison est à risque et éligible.

D’anciens interprètes disent qu’ils ont fait exactement cela, mais qu’ils se sont butés à des répondeurs, des réponses automatiques par courriel et un manque de clarté sur les critères lorsqu’un humain prenait le téléphone.

Khan, un ancien interprète des forces de la coalition et de l’armée canadienne en Afghanistan entre 2008 et 2012, a déclaré que son père avait été assassiné en 2009 « à cause de mon travail ».

« Ils tueront mes frères, ils tueront n’importe quel membre de ma famille s’ils ne peuvent pas m’atteindre. »