Comment étudier tranquillement alors que le monde s’écroule sous nos yeux ?

Un matin de pandémie, au lendemain de la publication d’un énième rapport dévastateur du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), Jacob Pirro s’est sérieusement posé la question. Le militant pour la justice climatique assistait à un cours de philosophie de l’Université de Montréal sur Zoom. Le cours portait sur les paradoxes de Zénon. Alors qu’il peinait à y voir toute application concrète, il a été happé par un autre paradoxe : « Mais qu’est-ce que je fais ici à étudier les paradoxes de Zénon alors que le monde brûle ? »

Devant l’urgence climatique, Jacob a donc décidé de faire la seule chose qui lui semblait avoir du sens à court terme : abandonner ses études pour se consacrer pleinement à la cause climatique.

« Nous lâchons l’école parce que le système nous a lâché.e.s. Parce que nos luttes sont le seul espoir d’un avenir meilleur. D’un avenir tout court », explique le jeune homme de 22 ans, dans un appel coécrit avec Isabelle Grondin Hernandez, 23 ans1.

Après un an d’études au baccalauréat en droit, Isabelle a elle aussi laissé tomber l’université cet automne pour consacrer l’essentiel de son temps à la lutte pour la justice climatique. Ensemble, Jacob et elle, tous deux affiliés à la Coalition étudiante pour un virage environnemental et social (CEVES), viennent de fonder le mouvement Le temps de militer, né d’un élan d’amour, de colère et de réalisme devant cette « boule de neige qui prend de la vitesse » qu’est la crise climatique.

À ceux qui leur disent de « penser à leur avenir », les deux jeunes militants répondent que c’est, hélas, exactement ce qu’ils font. Ils auraient franchement préféré faire autre chose. « On m’a forcé à être militant, lance Jacob. C’est pas une passion pour moi ! C’est… la fin du monde ! »

Une décision d’écoanxieux prise sous le coup de l’émotion ? Non. Plutôt une décision rationnelle d’écolucides, m’expliquent-ils. Sinon, ils ne seraient pas assis devant moi dans un café pour la toute première entrevue de leur mouvement, mais bien roulés en boule dans leur lit…

Je cite encore l’appel de leur mouvement : « On nous dit de faire des études pour avoir une carrière, pour pouvoir faire de l’argent, pour nous acheter une maison, pour fonder notre famille. Mais quelle carrière ? De l’argent pour acheter quoi ? Quelle maison pour ceux et celles qui ne viennent pas d’une famille riche ? Quelle famille si notre envie d’en avoir une s’érode à chaque canicule, à chaque incendie de forêt, à chaque sécheresse, à chaque tsunami ? »

Le cri du cœur lancé il y a quelques semaines par Le temps de militer à la communauté étudiante a déjà suscité l’adhésion de quelque 80 signataires, dont une dizaine de professeurs qui soutiennent le mouvement. Cela témoigne d’une radicalité qui s’impose de plus en plus pour des militants d’ici et d’ailleurs qui constatent que l’urgence climatique n’est toujours pas traitée de façon « urgente ». D’où ces lanceurs de soupe au musée qui ont tant fait jaser, accusés dans les médias de ne pas s’en prendre aux « bonnes cibles ». D’où ces manifestants du collectif Antigone enchaînés à des installations d’un terminal pétrolier de Valero, à Montréal-Est, qui, alors qu’ils s’en prenaient pourtant aux « bonnes cibles », n’ont ironiquement pas eu droit à la même attention médiatique — Jacob était l’un des grimpeurs déçus ayant bravé le froid, le vent et la grêle dans la quasi-indifférence ce jour-là2. D’où ces étudiants en grève politique illimitée qui se disent que l’urgence climatique ne leur laisse pas le temps de finir un bac.

Leur lettre ouverte a résonné très fort, entraînant plusieurs témoignages d’étudiants qui se sentaient soudainement moins seuls. Une étudiante en sciences de l’environnement censée terminer son bac l’an prochain leur a confié qu’elle n’en voyait même plus l’utilité. « Étudier la crise climatique, c’est limite ironique. C’est retarder des actions concrètes qui peuvent être faites maintenant pour atténuer les dégâts climatiques et sauver des vies. » Et puis, à quoi bon un diplôme donnant une crédibilité scientifique qui sera de toute façon ignorée par nos dirigeants ? se demande-t-elle.

Si plusieurs militants ont réduit leurs heures de cours pour concilier leurs études et leur engagement social, peu nombreux sont ceux qui ont complètement abandonné leurs études. En lançant leur appel, Jacob et Isabelle voulaient montrer que c’est une avenue possible pour ceux qui ont, bien sûr, le privilège de l’emprunter.

Si Isabelle était dans une situation de précarité, elle n’aurait évidemment pas pu se le permettre, précise-t-elle. « J’ai un statut qui me permet de m’impliquer à fond et de pouvoir travailler à temps partiel. »

Il ne s’agit pas pour les instigateurs de ce mouvement d’appeler tous les étudiants à abandonner leurs études. « Nous pensons que la science, les savoirs autochtones et locaux ainsi que l’écoute active des personnes touchées par les injustices sont la clé du changement social », écrivent-ils dans leur appel.

L’idée, c’est de rallier le plus de gens possible, qu’ils soient étudiants ou pas. La société a encore besoin de diplômés universitaires dans de nombreux domaines, ils ne disent pas le contraire. « Il y a une nécessité de s’éduquer sur plusieurs sujets. Mais il y a aussi une nécessité de créer des campagnes et un mouvement de masse pour la justice climatique », souligne Isabelle.

Ils ne se font pas plus d’illusions sur la COP15 qu’ils ne s’en sont faites sur la COP27. Le résumé qu’en fait Jacob ? « Ce sont des gens qui détruisent la planète qui se rencontrent pour comprendre comment faire pour ne pas détruire la planète… »

On peut, bien sûr, demander aux dirigeants de faire mieux. Mais les changements qui s’imposent ne viendront pas d’eux. « On ne devrait pas s’attendre à ce que les gagnants du jeu fassent des efforts pour le changer. À court terme, ils sont en train de gagner à un jeu qu’ils ont eux-mêmes créé. Mais à long terme, tout le monde perd. »

Le pouvoir de la science et des faits demeure limité pour négocier avec la classe dirigeante, constatent-ils. Devant le pouvoir capitaliste, il ne fait pas le poids. L’espoir réside davantage dans la mobilisation collective. « On est à un point où ce ne sont pas les faits qui vont permettre de convaincre les gens au pouvoir. Si c’était le cas, ils seraient déjà convaincus. »

J’aurais bien aimé pouvoir les contredire, faits encourageants à l’appui. Mais je n’ai pas pu…

En quittant le café où Jacob et Isabelle m’ont parlé de façon lucide et réfléchie de leurs espoirs pour notre planète qui brûle, j’avais en tête ce vieux refrain de Midnight Oil : « How do we sleep while our beds are burning ? »

Ça date de 1987, bien avant leur naissance. Trente-cinq ans plus tard, on dort toujours au gaz et la même question s’impose. Plus pertinente et brûlante que jamais.

1. Lisez l’appel du mouvement
2. Lisez l’article « Des manifestants occupent le quai de chargement pétrolier de Valero »