Liz Cheney, une dissidente prête à sacrifier sa carrière et mettre en jeu sa vie pour défendre ses principes, pour protéger la démocratie américaine contre Donald Trump ? Quiconque suivait de près la carrière de la fille aînée de Dick Cheney en aurait fortement douté jusqu’à l’automne 2020.

Publié le 18 août

Représentante du Wyoming à la Chambre des représentants des États-Unis, élue pour la première fois en même temps que Donald Trump, la républicaine ultraconservatrice a presque toujours pris le parti du président républicain : 93 % du temps, pour être plus exacte.

Pour ne pas brasser la cage, elle a même avalé de grosses couleuvres. Lorsque la vidéo d’Access Hollywood montrant un Donald Trump qui se vantait d’attraper les femmes « par la chatte » a émergé, Liz Cheney a défendu le candidat républicain en disant qu’« Hillary [Clinton] a fait bien pire ».

Lors de la première procédure de destitution contre le président républicain pour abus de pouvoir et entrave à la bonne marche du Congrès, elle a rejeté d’un revers de main les accusations.

Elle est restée ultraloyale envers son parti, comme son père, qui a été vice-président sous George W. Bush.

Cette loyauté l’a bien servie pour un temps : elle est devenue présidente de la conférence républicaine à la Chambre des représentants, troisième poste en importance de son parti au Congrès.

Tout a basculé quand le 45e locataire de la Maison-Blanche a commencé à crier à droite et à gauche que l’élection présidentielle de 2020 lui avait été volée. Qu’il était victime d’une grande fraude. C’est là que Liz Cheney a commencé à remettre en cause sa fidélité.

Quand des émeutiers ont pris d’assaut le Capitole le 6 janvier 2021 après un discours incendiaire du président, elle a carrément décroché. Depuis, elle est la plus grande critique de Donald Trump.

Avec neuf autres républicains, elle a voté pour sa destitution lors d’une deuxième procédure, cette fois pour incitation à l’insurrection. Elle a aussi accepté d’être vice-présidente du comité du Congrès qui enquête sur les évènements du 6-Janvier, s’attardant au rôle de Donald Trump dans cet évènement qui a ébranlé la démocratie américaine.

Et elle le fait envers et contre tout : ses pairs républicains au Congrès l’ont dépouillée de son prestigieux titre, le Parti républicain du Wyoming lui a tourné le dos et mardi, les électeurs républicains de l’État lui ont préféré une candidate pro-Trump lors des primaires de l’État en vue des élections de mi-mandat. Pourtant, il y a deux ans, 73,5 % d’entre eux lui avaient accordé leur confiance.

Très content de ce dénouement, Donald Trump lui prédit maintenant « les tréfonds de l’oubli politique ».

En termes d’aujourd’hui, on pourrait dire que Liz Cheney vient d’être « annulée » par le parti qui l’a vue naître et grandir. Le parti dont elle était une princesse héritière. Et cette annulation ne se fait pas dans la douceur. Cible de menaces de mort, elle se déplace partout avec des agents de sécurité.

Malgré toute cette adversité, elle ne se laisse pas abattre. En concédant la victoire mardi, en reconnaissant qu’elle quittera le Congrès en janvier 2023, elle n’a pas jeté l’éponge, mais plutôt affirmé que la bataille pour freiner Donald Trump commence à peine. La bataille pour l’âme du Parti républicain. La bataille qu’elle incarne désormais et qui pourrait la mener jusqu’à présenter sa candidature à l’élection présidentielle de 2024.

La dissidence est rare en politique américaine, mais elle n’est pas inédite, rappelle Gil Troy, professeur d’histoire à l’Université McGill et spécialiste de la présidence américaine.

En 1974, le sénateur démocrate William Fulbright a tourné le dos à son parti en s’opposant à la guerre du Viêtnam. Il a donné son nom à l’une des bourses les plus prestigieuses du pays.

John Quincy Adams, après avoir été président, s’est fait réélire à la Chambre des représentants pour combattre l’expansion de l’esclavage.

PHOTO TIRÉE DU SITE DE LA MAISON-BLANCHE

Abraham Lincoln

Liz Cheney, elle, préfère évoquer la figure mythique d’Abraham Lincoln, qui a défendu l’émancipation, et ce, malgré l’opposition farouche des États du Sud. Il a eu gain de cause, mais au prix d’une guerre civile et de son propre assassinat.

La dissidence se paye souvent très cher.

Un jeune sénateur du Massachusetts, un certain John F. Kennedy, a consacré en 1956 un livre à l’histoire de huit courageux sénateurs qui avaient fait cavalier seul pour défendre la décence et la paix dans un pays déchiré. Le livre, Profiles in Courage, a été un immense best-seller, a remporté un prix Pulitzer et a marqué l’imaginaire américain.

Les descendants du président Kennedy décernent chaque année un prix Profile in Courage à des individus qui risquent tout et qui s’opposent aux leurs pour défendre ce qui leur tient à cœur.

PHOTO ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Liz Cheney recevant le prix Profile in Courage

En mai, Liz Cheney a reçu ce prix aux côtés du président ukrainien Volodymyr Zelensky et de trois autres Américains qui, comme Mme Cheney, ont refusé de plier pour défendre la démocratie.

Les lauréats ont tous reçu une lanterne en argent signée Tiffany.

Il faudra maintenant voir où cette lanterne mènera Liz Cheney. Elle a déjà prouvé qu’elle a la trempe pour la tenir à bout de bras.