« Qu’est-ce qui se passe au Québec ?! »

Publié le 27 mai

J’étais venu pour faire l’entrevue avec ce professeur d’université écossais, mais c’est lui qui a posé les premières questions.

Il s’appelle James Kennedy et enseigne les sciences politiques à l’Université d’Édimbourg. Nous étions en pleine campagne référendaire sur l’indépendance de l’Écosse, en 2014, et le savant se grattait la tête en lisant les nouvelles du Québec.

L’homme est un spécialiste du nationalisme. Il a fait sa thèse de doctorat à Montréal, à McGill, en pleine campagne référendaire de 1995.

Sa thèse consistait à dire que le nationalisme contemporain au Québec et celui en Écosse se distinguaient par leur progressisme des mouvements nationalistes traditionnels un peu partout dans le monde. Tant le Parti québécois (PQ) de René Lévesque que le Parti national écossais (SNP) étaient fortement imprégnés de libéralisme anglo-saxon, et se distanciaient du nationalisme ethnique.

Mais ce jour de septembre 2014, le prof ne reconnaissait plus le PQ qu’il avait étudié. Qu’est-ce que c’est que cette « Charte des valeurs ? », me demandait-il.

En bon universitaire, il ne voulait pas se prononcer à distance sur ce virage identitaire du nouveau PQ, que Parizeau, Bouchard et d’autres ont déploré. Mais c’était comme si son modèle scientifique avait pris le champ…

L’idée même de « nation » québécoise a pris un virage conservateur et identitaire dans la dernière génération. Dans un documentaire1 qui sera diffusé samedi soir à Radio-Canada, Francine Pelletier refait le parcours de ce qui est clairement pour elle un lent dérapage ethnocentrique – ce l’est pour moi, du moins, comme pour plusieurs des gens qu’elle interviewe.

Un acteur majeur du virage intellectuel du discours nationaliste dominant est le sociologue Jacques Beauchemin, qu’on n’a pas beaucoup vu sous les projecteurs ces dernières années. Il a été rédacteur de discours pour Pauline Marois, en plus d’être le directeur de thèse de Mathieu Bock-Côté.

Selon Beauchemin, après les deux échecs référendaires (1980 et 1995) et après le discours de défaite de Jacques Parizeau dénonçant « l’argent et des votes ethniques », les nationalistes québécois ont développé une sorte de « mauvaise conscience. » Comme si l’ensemble des francophones se trouvaient soudainement incriminés.

Beauchemin, au contraire, prônait un « réajustement », un retour à l’affirmation d’un « nous » canadien-français au centre du discours du Parti québécois – qui, pour lui, n’était pas hostile à « l’autre », mais qui n’avait plus peur de s’affirmer tel quel.

Pauline Marois a été séduite par l’idée, et Beauchemin a été l’auteur d’un discours important de la première femme première ministre. Pour l’intellectuel, il s’agissait de se réconcilier avec l’« histoire longue » du Québec, y compris des aspects considérés comme honteux par le milieu progressiste depuis la Révolution tranquille. En particulier le rôle de l’Église, décrié sans nuance, mais indissociable de la « survie » nationale.

Ce « réajustement » est en fait une rupture avec l’esprit libéral qui imprégnait le projet national québécois depuis la Révolution tranquille, si l’on écoute le sociologue Gérard Bouchard, aussi présent dans le documentaire. Selon lui, le Québec vit encore les « débris » des échecs référendaires. Ce « nationalisme d’ouverture » conçu pour que « tous puissent se reconnaître dans un idéal collectif » a vécu.

Le politologue Jean-Pierre Couture retrace le virage du nationalisme d’abord dans les milieux intellectuels, quand on a voulu revisiter la « Grande noirceur » et réhabiliter un ancien discours nationaliste passé. Après quoi Mario Dumont et sa défunte Action démocratique du Québec ont créé de toutes pièces la crise des « accommodements raisonnables », en 2006, comme si l’âme du Québec était en voie d’effacement devant des minorités intransigeantes. C’est ce qui a entraîné la création de la commission Bouchard-Taylor.

Jusque-là, la vision moderne de la « nation » semblait se définir autour d’un territoire, le Québec, et d’une langue commune, le français. Mais soudainement, la « laïcité » est apparue comme un enjeu national fondamental. Selon Couture, en réalité, c’est la xénophobie, et plus particulièrement l’hostilité envers les femmes musulmanes, qui a été intégrée dans le discours public acceptable.

Le Parti québécois est arrivé troisième aux élections de 2007, et a voulu riposter à Mario Dumont précisément avec ce nouveau discours – qui imprègne aujourd’hui le gouvernement de la CAQ.

Il y avait évidemment eu le 11 septembre 2001, et la réalisation que l’extrémisme islamique pouvait frapper au cœur de l’Occident.

Pourtant, Gérard Bouchard dit qu’il a été impressionné dans sa tournée du Québec en 2007 avec Charles Taylor de la qualité de la « culture civique » québécoise dans ces assemblées populaires ; « 98 % de ce qu’on entendant avait du bon sens », mais c’est le 2 % de choses offensantes et inacceptables qu’on voyait dans les médias le lendemain.

Ils étaient convaincus – naïvement peut-être, comme moi – que ce rapport plein d’équilibre allait calmer le jeu. Mais à peine déposé, il était tabletté par le gouvernement Charest, conspué par le PQ et l’ADQ, et unanimement renié : non, on ne toucherait pas au crucifix de l’Assemblée nationale !

L’ancienne ministre Louise Harel révèle que c’est ce virage identitaire qui lui a fait quitter le Parti québécois. « Le souci d’investir dans la relation avec les communautés culturelles ou les Québécois d’origines diverses a perdu tout intérêt » pour les nouveaux dirigeants. Pour elle, c’est un cul-de-sac.

L’ancien candidat à la direction du parti Pierre Céré parle d’une « tragédie ». Le projet de « citoyenneté québécoise » promu par Jean-François Lisée, qui voulait soumettre les immigrants à un test de québécitude, et tout ce virage a « fermé le parti à la modernité, au Québec nouveau qui jaillissait autour de lui ».

Comment ne pas leur donner raison en voyant la désertion du Parti québécois par la jeune génération – également bien représentée dans le documentaire ?

L’historien et journaliste Jean-François Nadeau parle carrément d’un « Make America Great Again » québécois : une perspective passéiste, ancrée dans un « conservatisme effréné ».

L’historien Pierre Anctil est particulièrement intéressant, quand il parle d’un retour à une vision anti-immigration, qui a marqué le discours nationaliste pré-1960.

On aura deviné que j’adhère au propos central du documentaire, qui déplore ce rapetissement, ce repli d’un certain nationalisme québécois.

Mais quoi qu’on pense de la question, ce film me semble plus que pertinent. Il était nécessaire.

1. Bataille pour l’âme du Québec, sur Tou.tv ou samedi à 22 h 30 sur ICI Télé