Quand Éric Duhaime a un meilleur argumentaire économique que toi, c’est vraiment le temps de te remettre en question.

Publié le 16 avril

Le chef conservateur, dont la réputation de démagogue et de populiste n’est plus à faire, a pourtant la région de Québec dans sa ligne de mire.

Mais même lui – lui ! – trouve loufoques les arguments du gouvernement de la CAQ pour faire un « troisième lien » tunnelier à deux tubes. Il privilégie, comme certains experts, un nouveau pont, moins coûteux.

C’est dire.

J’en entends d’ici hurler contre le vent dominant de l’ouest : on sait ben, à Montréal, etc.

Je vous en supplie, amis de Québec et des environs, ne tombons pas dans le panneau de la fausse rivalité régionale, comme le voudrait le ministre des Transports François Bonnardel.

Il a en effet fourni aux médias une nouvelle statistique, un truc absolument inédit : le nombre de ponts par million d’habitants.

N’est-ce pas une mesure objective de l’équité entre les régions ? On calcule bien le nombre de lits d’hôpital par habitant. Pourquoi pas le ratio de ponts ? Il fallait y penser !

Il se trouve que Montréal a 8,7 ponts par million d’habitants, tandis que Québec n’en a que 2,44.

Vous me direz : Montréal est une île, il est normal qu’elle soit mieux garnie en ponts. D’autres noteront le déficit choquant de ponts à Rouyn-Noranda.

Mais sérieusement : c’est ça, l’argumentaire de François Bonnardel ? C’est ça, le dossier présenté au public de la nation pour justifier un ouvrage aussi gigantesque ?

On peut parler de transport. On peut parler d’urbanisme. On doit parler d’environnement. On peut parler de développement des régions.

Mais je veux pour le moment m’arrêter sur un seul truc : ce gouvernement s’apprête à engager la responsabilité de l’État à hauteur de 7 milliards de dollars sans aucun argument économique et scientifique sérieux.

La circulation automobile a augmenté à Québec comme partout. Les ponts actuels sont saturés par rapport aux prévisions d’il y a 40 ans. Même à Montréal, on s’en est rendu compte.

À partir de là, plusieurs questions se posent : est-ce vraiment un problème particulier ? Je veux dire : le trafic à Québec est-il dans un état si grave qu’il justifie de construire un autre « lien » ? Et si oui, est-ce que vraiment deux tunnels de 8,3 km chacun, dans un sous-sol qu’on ne connaît pas bien, sont la bonne solution ? Quels seront les effets de ces nouvelles constructions ? Y a-t-il d’autres options ?

PHOTO PATRICE LAROCHE, LE SOLEIL

Le maire de Québec, Bruno Marchand, et le maire de Lévis, Gilles Lehouillier, lors de la présentation de la nouvelle mouture du projet de troisième lien, jeudi

Selon le maire de Lévis, Gilles Lehouillier, dont la querelle avec Québec a bloqué plusieurs projets, il n’y a aucun étalement urbain à prévoir. Zéro. Pourquoi ? Parce que le tunnel relierait deux autoroutes existantes. N’est-ce pas logique ? On ne ferait qu’accélérer la circulation entre des routes qui sont engorgées.

Voilà pourtant la définition même de l’étalement urbain : plus vous construisez d’infrastructures routières pour rendre le trafic fluide, plus vous favorisez la circulation vers des zones éloignées, puisque le coût de transport diminuera. C’est mathématique. La banlieue va simplement s’agrandir dans une ceinture plus grande.

C’est un choix « de société » possible, remarquez bien. Ça se dit !

Mais n’allez pas dire que c’est neutre, que ça ne change rien ou, mieux encore, que « ça augmente l’attraction du transport en commun ». M. Bonnardel a vraiment dit ça. Sans rigoler. On est rendu à deux tunnels à deux voies, on ne sait pas trop comment les transports en commun s’insèrent là-dedans, mais pour une raison inconnue jusqu’ici, ça rend les transports en commun plus attrayants…

C’est vraiment le seul sujet ici : quel est le fondement rationnel des politiques publiques ? Y a-t-il une base minimalement scientifique des décisions de nos gouvernements ? Est-ce que vraiment on est en train de parler de critères de ponts par million d’habitants ?

Le maire de Québec, Bruno Marchand, le dit tellement clairement, tellement simplement : c’est quoi, les données ? Sur quoi on se base pour justifier un tel projet ?

Dans sa présentation jeudi, le ministre François Bonnardel citait l’évolution des déplacements entre 1997 et… 2017. Plus des projections pour les 15 prochaines années.

C’est faible, très faible. Même si ça prétend tenir compte de l’évolution du télétravail, un concept à peu près inconnu il y a deux ans à peine.

On a tous compris que le gouvernement se gardait une porte de sortie constitutionnelle parfaite : le gouvernement fédéral doit fournir 40 % du financement. François Legault ne peut « pas croire » que ça serait refusé. La preuve : le tunnel de Vancouver sera cofinancé par le fédéral. On oublie de dire qu’il s’agit d’un tunnel remontant à 1959, donc en réfection, et non d’une nouvelle infrastructure. En vérité, il est assez évident qu’Ottawa ne mettra pas d’argent là-dedans.

Quand on fait la généalogie de ce « troisième lien », on se rend compte que s’il a été rêvé depuis longtemps à Lévis, il est devenu un enjeu politique quand certaines radios de Québec ont décidé d’en faire un combat. Les candidats de la CAQ y ont adhéré. C’est devenu une promesse régionale. Tellement qu’on a d’abord annoncé ce tunnel, le plus large au monde, sans la moindre étude. Quand ils ont réalisé que ça n’avait aucun sens, ils sont revenus avec cette nouvelle mouture. Car le projet ne peut pas mourir.

Bref, la solution a été annoncée avant l’analyse sérieuse du problème.

Et on attend toujours, comme le bon maire de Québec, et tant d’autres qui n’osent pas le dire dans les environs. On attend quoi ?

Des faits. Des chiffres. De la science.

Me semble que ça doit pas être drôle, se faire planter scientifiquement par Éric Duhaime ?