Encore. On a encore retrouvé des corps. Pas moins de 751 tombes anonymes, sur le site du pensionnat autochtone de Marieval, en Saskatchewan.

Publié le 25 juin 2021

Il y a un mois, on avait retracé 215 corps d’enfants autochtones dans une fosse commune du pensionnat de Kamloops, en Colombie-Britannique.

On en est donc à près d’un millier de dépouilles non identifiées, enfouies dans la terre d’anciens pensionnats canadiens. Et le macabre décompte ne fait que commencer.

« Je vous le dis, ça va se poursuivre tout l’été, prévient Nakuset, directrice du Foyer pour femmes autochtones de Montréal. Ça va être l’été de… »

Elle cherche le bon mot. « L’été de la mort. Un été à découvrir des corps d’enfants. »

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Ce sera aussi l’été du réveil collectif.

Les témoignages des survivants, pourtant nombreux, n’ont jamais secoué le pays comme pourrait le faire la mise au jour de ces petites dépouilles, pense Nakuset. « L’image est plus forte : des enfants innocents, forcés d’aller à ces écoles, qui se retrouvent dans une fosse commune… »

À la fin de l’été, on ne trouvera plus personne pour dire que les pensionnats ont été une bonne chose pour les autochtones, prédit-elle. Un à un, les corps anonymes rétabliront la vérité. Crûment. Cruellement.

Non, ce n’était pas une bonne chose ! Nous devons vraiment tout découvrir et tout porter à la connaissance du public. Après, on pourra changer les livres d’histoire.

Nakuset, directrice du Foyer pour femmes autochtones de Montréal

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Nakuset sait trop bien de quoi elle parle lorsqu’elle dit que les pensionnats ont été catastrophiques pour les autochtones.

Elle est née il y a 50 ans à Lac La Ronge, en Saskatchewan. Sa mère biologique, une femme crie, avait été brisée au pensionnat. Ce n’était pas celui de Marieval. Le traumatisme, toutefois, était le même.

Comme des milliers d’autres jeunes pensionnaires, la mère de Nakuset a été brutalement coupée de ses parents, de ses racines et de sa culture. Après ces années noires, elle n’a pas su retrouver ses repères. Ni devenir mère à son tour.

« Son expérience au pensionnat a été tellement traumatisante qu’elle l’a poussée à s’automédicamenter, à boire et à avoir des comportements irresponsables. Elle a eu six enfants ; tous lui ont été enlevés. »

La sœur de Nakuset a été ballottée de foyer d’accueil en foyer d’accueil. Plus tard, elle a reproduit les comportements destructeurs de sa mère. « Elle a confié ses enfants à un proche parce qu’elle ne pensait pas pouvoir être une bonne mère. »

Il y a trois ans, la sœur de Nakuset a atteint le fond du baril. Elle s’est suicidée.

Son frère, lui, buvait beaucoup. On l’a retrouvé mort de froid, en Saskatchewan.

« C’est ça, le trauma intergénérationnel. C’est pour ça que je travaille au Foyer pour femmes autochtones de Montréal. La plupart des femmes qui franchissent nos portes ont été affectées par les pensionnats. Elles les ont fréquentés elles-mêmes, ou alors leurs parents. »

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Des six enfants de la famille, Nakuset a été la seule emportée par la rafle des années 1960, le Sixties Scoop, qui a arraché des milliers d’enfants autochtones à leurs parents biologiques.

« Le système des pensionnats était une politique d’assimilation du gouvernement fédéral. Le Sixties Scoop est arrivé juste après, parce que le gouvernement pensait toujours qu’il y avait un problème indien. Il voulait encore assimiler des enfants autochtones, sauf que, cette fois, c’était par l’adoption. »

Nakuset a été adoptée par un couple de Montréal. Déracinée, elle a été élevée dans une autre langue et dans une autre culture que la sienne. Elle a détesté ça.

Devenue adulte, elle s’est mise à la recherche de ses racines. Un aîné qui la trouvait forte et lumineuse l’a appelée Nakuset, qui signifie « soleil » en langue micmaque.

Depuis, personne ne l’appelle autrement.

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Justin Trudeau a fait part jeudi de sa « tristesse immense » pour la Première Nation de Cowessess de Saskatchewan. « La douleur et le traumatisme que vous ressentez, le Canada en est responsable », a dit le premier ministre.

Mais pour Nakuset, l’heure n’est plus aux plates excuses ni aux volumineux rapports qui finissent sur les tablettes.

Il est temps de passer à l’étape suivante.

Le chef de Cowessess, Cadmus Delorme, a déclaré vouloir identifier les dépouilles dans les prochains mois. Il traite le site « comme une scène de crime ».

Et qui dit scène de crime dit procès criminel.

Depuis la découverte de Kamloops, des voix s’élèvent pour exiger que les Canadiens impliqués dans le système des pensionnats soient traduits en justice.

Est-ce qu’il va y avoir un procès pour rendre justice aux enfants dont les corps ont été retrouvés ? Peut-on commencer à traîner les gens en cour ? Pourquoi pas ?

Nakuset, directrice du Foyer pour femmes autochtones de Montréal

« Les gens doivent être tenus responsables. Ce serait une injustice si ce n’était pas le cas », ajoute Nakuset.

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Dans sa famille biologique, Nakuset est la seule à avoir pu garder ses enfants. Elle en a trois. Le plus jeune, Mahihkan Dubé, a 8 ans.

« Je ne peux pas imaginer l’envoyer au pensionnat, ça me tuerait. Il est jeune, insouciant. Les enfants doivent être aimés, chéris. Pas enlevés, abusés et tués. Mais c’est ça, notre héritage. C’est ce qui nous est arrivé. »

Sa voix s’étrangle quand elle évoque les familles de la Saskatchewan. Des familles qui se sont accrochées pendant des décennies à l’espoir ténu de revoir un jour leur enfant disparu. Cet espoir s’est fracassé, jeudi.

Il s’est brisé 751 fois.

« Ces enfants doivent être identifiés, honorés et enterrés. Nous devons faire notre deuil. Puis, nous devons nous tourner vers le gouvernement pour lui demander : et maintenant, qu’allez-vous faire ? »

Ce sera un été pour compter les morts. Et un été pour rendre des comptes.